1968 Album

Black Monk Time

par The MONKS

4,0
Sortie 1968
Artiste The MONKS
Genres garage rock

C’est l’histoire la plus étrange de toute l’histoire du rock. Des soldats américains stationnés en Allemagne qui décident de ne pas rentrer chez eux après leur démobilisation, qui forment un groupe à Hambourg, qui se rasent la tête, qui s’habillent comme des moines médiévaux, qui se passent des cordes autour du cou sur scène, et qui sortent un album en 1966 que personne n’entendra pendant vingt ans mais qui influencera des générations de punks, de noise rockers et d’artistes d’avant-garde. « Black Monk Time » des Monks n’est pas juste un disque. C’est un objet venu d’une autre dimension, un signal envoyé depuis le futur vers le passé.

Gary Burger (chanteur-guitariste), Larry Clark (orgue), Dave Day (banjo), Roger Johnston (batterie) et Eddie Shaw (basse) se retrouvent à Hambourg au début des années 60. Ces cinq Américains ont tout laissé derrière eux. Pas de carrière, pas de famille, pas d’avenir prévisible. Juste la musique et une vision artistique aussi radicale qu’inexplicable. Ils adoptent des tenues de moines noirs, se rasent des tonsures parfaites, portent des croix retournées et des cordes-noeud coulant autour du cou. Sur scène, ils insultent le public en lui reprochant de soutenir la guerre du Vietnam. En 1966, c’est une posture politiquement explosive.

La musique de « Black Monk Time » est une attaque frontale contre toutes les conventions du rock’n’roll de l’époque. Là où les Beatles peaufinaient leurs harmonies vocales et les Stones polissaient leur blues electrique, les Monks jouent de façon délibérément rugueuse, presque maladroite. Le banjo de Dave Day grince comme une porte mal huilée, l’orgue de Larry Clark hurle des riffs primitifs, la basse d’Eddie Shaw martèle des lignes hypnotiques que Lemmy Kilmister de Motörhead aurait pu revendiquer. La batterie de Roger Johnston tape fort et simple, sans fioritures. C’est du proto-punk avant même que le punk existe.

« Black Monk Time », le titre d’ouverture, donne le ton avec son chant quasi épileptique de Gary Burger : « Monk time! Hey! You know why we’re doing this? Because you made us! We hate this country! Get out! » Ce n’est pas de la provocation gratuite, c’est un cri de révolte sincère contre la guerre du Vietnam, contre la société américaine de l’époque, contre le conformisme. Cinquante ans plus tard, la charge émotionnelle reste intacte. « Complication », l’un des morceaux les plus célèbres de l’album, répète inlassablement « You know what? I don’t like it! » sur un fond musical hypnotique qui annonce directement les Stooges d’Iggy Pop.

L’album est enregistré à Hambourg et sorti uniquement en Allemagne en 1966, sur le label Polydor Germany. Il passe totalement inaperçu hors du circuit underground allemand. Les Monks se séparent peu après. Pendant des années, « Black Monk Time » reste un fantôme discographique, évoqué à voix basse par quelques initiés comme l’un des plus grands disques oubliés de l’histoire du rock. Ce n’est qu’au début des années 80, lors de la redécouverte des racines du punk et de la noise music, que le disque commence à circuler en fanzines et compilations pirates.

Les artistes qui citeront les Monks comme influence directe sont légion : les Beastie Boys, Sonic Youth, Jon Spencer Blues Explosion, les Jon Spencer qui sont fascinés par cette énergie brute et libre. En France, Marc Zermati, le fondateur du label Skydog et promoteur du punk français, évoquera souvent les Monks comme une influence fondatrice. Le critique américain Lester Bangs, la plume la plus acérée de la presse rock américaine, les citera dans ses écrits sur les origines du punk. C’est le plus bel hommage qu’on puisse faire à un groupe qui n’a jamais voulu être célèbre.

Gary Burger chante avec une voix qui n’appartient qu’à lui : mi-hurlement, mi-incantation, avec des ruptures de ton qui semblent accidentelles mais ne le sont pas. C’est un style de chant que John Lydon de Sex Pistols aurait pu reconnaître comme frère aîné. « I Hate You » est peut-être le titre le plus troublant de l’album, une déclaration d’amour paradoxale transformée en rituel sonore. Le groupe réapparaîtra fugitivement dans les années 90 et 2000 pour quelques concerts réunion qui confirmeront que leur musique n’a pas pris une ride.

L’aspect visuel des Monks est indissociable de leur musique. La tonsure, la corde autour du cou, les habits noirs, les croix inversées : c’est une performance artistique totale, un Gesamtkunstwerk rock avant l’heure. Ils se définissaient comme des « anti-Beatles », comme la réponse au flower power par le noir absolu. La pochette de l’album, sobre et frappante, montre les cinq membres dans leurs tenues de moines, regards fixes et défiant. Elle annonce les pochettes punk de 1977 avec dix ans d’avance.

Fun fact : les Monks n’avaient pas de contrat d’édition. Ils possédaient leurs chansons et touchaient directement les droits de Polydor Germany pour la vente physique. Quand l’album a été réédité dans les années 90, les membres survivants ont enfin touché quelques royalties. Mais l’histoire la plus incroyable est peut-être celle-ci : pendant des années, l’album était tellement rare qu’un pressage original en bon état se négociait à plusieurs centaines de dollars dans les bourses de disques entre collectionneurs. Le succès underground posthume, c’est aussi une forme de triomphe.

Sur X : @theMonksOfficial

La note des passionnés

4,0 /5

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