Moby Grape, Moby Grape (1967) : Le Big Bang du Son de San Francisco
Il faut imaginer la scène. Nous sommes à San Francisco en 1967, la ville la plus excitante de la planète, un laboratoire à ciel ouvert où chaque semaine voit naître de nouveaux sons, de nouvelles visions, de nouvelles façons de penser la musique populaire. Dans ce contexte de foisonnement créatif sans précédent, un groupe sort de nulle part et enregistre l’un des albums les plus densément talentueux de toute l’ère psychédélique. Ce groupe s’appelle Moby Grape. Et leur premier album éponyme est, cinquante ans après, toujours aussi impressionnant, aussi déstabilisant, aussi magnifiquement incontrôlable.
La formation de Moby Grape est en elle-même une histoire extraordinaire. Cinq musiciens, cinq chanteurs, cinq compositeurs, tous d’une égale valeur artistique. Don Stevenson à la batterie, Bob Mosley à la basse, Peter Lewis, Jerry Miller et Skip Spence aux guitares, ce dernier ayant auparavant officié comme batteur de Jefferson Airplane. Cette configuration démocratique, chacun apportant ses chansons et ses visions au pot commun, produit un album d’une variété stupéfiante où le country-rock côtoie le folk, la pop le psychédélisme, le blues le rock pur et dur, et tout cela avec une énergie et une cohérence qui semblent défier les lois de la physique musicale.
Treize Chansons, Treize Bijoux
L’album s’ouvre sur Hey Grandma, un brûlot de country-rock nerveux et électrique qui vous met immédiatement dans le bain, les trois guitares se tressant en un contrepoint somptueux. Puis vient Mr. Blues, puis Fall on You, une avalanche de chansons à la qualité et à la diversité époustouflantes. La spécificité de Moby Grape, ce qui les distingue absolument de tous leurs contemporains de la scène de San Francisco, c’est cette capacité à faire coexister des influences aussi disparates dans un cadre sonore parfaitement cohérent. Pas de longues improvisations ésotériques, pas de voyages cosmiques de vingt minutes, mais des chansons, des vraies chansons, avec des débuts, des milieux et des fins.
« Nous n’essayions pas d’être le meilleur groupe de San Francisco. Nous essayions juste d’être le meilleur groupe tout court. Et pendant environ six mois, je crois qu’on l’était. » , Jerry Miller, guitariste de Moby Grape
Les harmonies vocales sont peut-être la signature la plus immédiatement reconnaissable du groupe. Cinq voix qui s’entrelacent avec une précision presque orchestrale, rappelant les Beach Boys mais avec une rugosité rock qui empêche toute dégénérescence vers la mièvrerie. Omaha, peut-être le sommet absolu de l’album, est un morceau bâti sur une guitare acoustique arpégée et des harmonies à cinq voix d’une beauté à couper le souffle, le tout débouchant sur un final électrique d’une intensité rare.
La Catastrophe de Columbia Records
Columbia Records, qui avait signé le groupe avec un enthousiasme rare, décida de lancer l’album avec une campagne promotionnelle qui reste dans les annales de l’industrie musicale comme l’une des plus catastrophiquement mal avisées de l’histoire. La major sortit cinq singles simultanément, le jour même de la sortie de l’album. Cinq singles en même temps, le même jour. L’idée était de saturer les radios et de démontrer la richesse du répertoire du groupe. Dans les faits, les DJs boycottèrent l’ensemble, jugeant la manoeuvre trop agressive, et aucun des cinq singles ne dépassa la 88ème place du Billboard. Résultat : l’album, pourtant acclamé par la critique, se vendit en deça de son potentiel réel.
La pression de cette situation, combinée aux excentricités croissantes de Skip Spence, dont la santé mentale se dégradait rapidement, fractura le groupe presque immédiatement après sa formation. Spence fut interné en hôpital psychiatrique en 1968 après un incident alarmant impliquant une hache, et Moby Grape ne retrouva jamais la cohérence et l’élan de ce premier album. Ils enregistrèrent d’autres disques, certains méritant mieux que l’oubli dans lequel ils sombrent généralement, mais rien ne retrouva la magie spontanée et explosive de ces treize chansons.
Skip Spence : Le Génie Blessé
Il serait impossible de parler de Moby Grape sans s’arrêter sur Alexander « Skip » Spence, dont le destin personnel constitue l’une des histoires les plus déchirantes du rock californien. Génie musical d’une intuition terrifiante, compositeur de quelques-unes des plus belles chansons du premier album, Spence était aussi un être profondément fragile que les drogues de l’époque et une prédisposition à la maladie mentale allaient précipiter dans des abîmes. Son album solo Oar, enregistré seul à Nashville en 1969 après sa sortie de Bellevue, reste l’un des documents les plus étranges et les plus bouleversants de toute cette époque, un chef-d’oeuvre outsider qu’on écoute avec la même fascination horrifiée qu’on lirait le journal de bord d’un naufragé.
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Moby Grape auraient dû devenir aussi grands que les Beatles. Ils en avaient le talent, l’énergie, la diversité. Le destin, Columbia Records et leurs propres démons en décidèrent autrement. Mais cet album éponyme demeure, intact et rutilant, la preuve irréfutable de ce qu’ils auraient pu être, et de ce qu’ils furent, brièvement, totalement, inoubliablement.
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