Sortie 1967
Artiste LOVE

Love, Da Capo (1967) : Le Groupe le Plus Important que Vous N’Avez Jamais Entendu

Il existe dans l’histoire du rock une catégorie particulièrement cruelle d’artistes, ceux qui ont tout inventé, tout anticipé, tout osé, et qui n’ont jamais récolté les fruits de leur génie. Love, le groupe d’Arthur Lee, appartient à cette catégorie avec une conviction presque tragique. Actifs à Los Angeles entre 1965 et 1974 (avec de nombreuses reformations ultérieures), ils ont sorti dans les deux ans de leur existence trois albums qui forment l’un des triptyques les plus extraordinaires et les moins connus de la pop américaine. Da Capo, deuxième volet sorti début 1967, est peut-être le plus vertigineux des trois, celui où les contradictions du groupe sont les plus fertiles, où le génie côtoie le chaos de la façon la plus électrisante qui soit.

Arthur Lee est une figure unique dans le paysage musical des sixties. Né à Memphis en 1945, élevé à Los Angeles, il est l’un des rares leaders noirs d’un groupe de rock psychédélique dans une scène dominée par des musiciens blancs. Ce fait, qu’on aurait tort de réduire à une anecdote sociologique, imprègne profondément la musique de Love, qui est un creuset particulier : folk-rock, blues, flamenco, psychédélisme, soul, baroque pop, tout y passe, tout y fusionne, dans une alchimie que personne avant ni après n’a vraiment réussi à reproduire.

Face A : la perfection en quatre actes

La première face de Da Capo est d’une densité et d’une qualité qui laissent sans voix. Quatre chansons, chacune un monde en soi, chacune démontrant une facette différente du talent d’Arthur Lee et de ses musiciens. Stephanie Knows Who ouvre avec une urgence nerveuse, guitares entrelacées et rythme haché qui annonce le punk sans le savoir. Orange Skies, vaporeux et mélancolique, chanté par Bryan MacLean et non par Lee, est une bulle de beauté délicate qui flotte au-dessus de l’album comme un rêve qu’on essaie de retenir.

« Arthur voyait la musique de façon tridimensionnelle. Il pensait en termes d’espace, de profondeur, de couleur. Pas en termes de notes. » , Bryan MacLean, co-fondateur de Love

¡Que Vida! est peut-être la pièce maîtresse de cette première face. Avec ses percussions latines, sa flûte sinueuse et ses changements d’humeur inattendus, elle incarne parfaitement ce qu’on appelle parfois la « baroque psychedelia » de Love, cette façon de mêler des influences disparates sans jamais tomber dans la pastiche ou le collage superficiel. Et Seven and Seven Is, le single le plus foudroyant du groupe, termine la face A par une explosion de violence pop qui dure moins de deux minutes trente et brûle comme un feu de magnésium.

Seven and Seven Is : l’incendie en deux minutes

Parlons en détail de Seven and Seven Is, parce qu’elle le mérite. Dans les classements des meilleures chansons de l’année 1966 (c’est un single sorti en été 1966 mais repris sur Da Capo), elle est souvent citée. Elle commence comme un assaut sonique imparable, sans introduction, sans mise en place, le groupe tout entier à pleine puissance dès la première mesure. Puis après environ deux minutes de frénésie, une explosion de batterie imitant une bombe atomique, dix secondes de silence, et un outro hypnotique qui s’évanouit dans l’espace. C’est l’une des constructions les plus originales de la pop de cette époque, et elle impressionne encore aujourd’hui.

Arthur Lee chante avec une conviction absolue, une présence physique dans sa voix qui fait penser aux grands chanteurs soul plutôt qu’aux folkeux californiens. Il y a quelque chose de menaçant dans son timbre, une tension sous-jacente qui ne se relâche jamais tout à fait, même dans les moments les plus doux. C’est cette tension, peut-être, qui rend la musique de Love si difficile à imiter. On peut apprendre les accords, reproduire les arrangements. Mais cette urgence particulière, cette impression que tout peut déraper à n’importe quel moment, ça, personne d’autre ne l’a jamais eu.

Love - Da Capo (1967)

Face B : Revelation

Et puis il y a la face B. Une seule et unique chanson, Revelation, qui occupe à elle seule les dix-huit minutes du côté. C’est là que Da Capo devient véritablement un objet à part, un album qui défie catégorisation. Revelation est une improvisation structurée, ou plutôt une structure qui se désintègre en improvisation, traversée par des solos de guitare hallucinés, des sections vocales qui surgissent et disparaissent, des percussions qui créent des trances hypnotiques. C’est fascinant et irritant à la fois, brillant et inégal, exactement ce qu’une improvisation de cette longueur devrait être.

On a beaucoup dit, et pas complètement à tort, que cette face B était en partie du remplissage, une façon d’atteindre la durée d’un album avec du matériau inachevé. Arthur Lee lui-même n’en était pas toujours défenseur inconditionnel dans les interviews. Mais même imparfaite, même inégale, Revelation a quelque chose. Un état d’esprit. Une façon d’habiter le temps musical qui annonce toutes les grandes suites rock des décennies suivantes. Et dans ses meilleurs moments, elle touche à quelque chose de réellement transcendant.

Un groupe qui a nourri tous les autres sans le savoir

Love n’a jamais tourné. Arthur Lee refusait de quitter Los Angeles, refusait de prendre l’avion, refusait les tournées nationales qui auraient pu les propulser au niveau de Doors ou de Jefferson Airplane. Conséquence directe : le groupe est resté local dans son rayonnement, adulé par la scène de Laurel Canyon mais quasi inconnu du reste du pays et du monde. Les Beatles les adoraient (John Lennon et Paul McCartney ont explicitement cité Love parmi leurs groupes préférés de l’époque). Jim Morrison leur rendait des visites régulières au Whisky a Go Go. Mais le grand public américain ne les a jamais vraiment découverts.

Ce qu’ils ont laissé, c’est une influence souterraine mais profonde. Des générations de musiciens alternatifs américains et britanniques ont grandi avec ces disques comme textes fondateurs. R.E.M., The Jesus and Mary Chain, Television, Galaxie 500, tous reconnaissent des dettes. La façon dont Love construisait ses chansons, ce refus de la formule, cette liberté formelle alliée à un sens mélodique aigu, a profondément marqué ce qu’on appelle depuis le rock indépendant.

https://x.com/LoveBandArthurLee

Arthur Lee mourra en 2006 d’une leucémie, après avoir passé cinq ans en prison pour des accusations d’armes à feu (une saga judiciaire qui a scandalisé la communauté musicale), après avoir connu la pauvreté, l’oubli, la redécouverte, une tournée triomphale en Grande-Bretagne où il était adoré comme un dieu vivant. Il n’a jamais eu la reconnaissance commerciale qu’il méritait. Mais Da Capo, comme Forever Changes qui le suivra la même année et qui est souvent considéré comme l’un des dix plus grands albums de l’histoire du rock, est là. Immortel, injustement méconnu, absolument nécessaire. Un trésor que chaque génération redécouvre avec l’impression d’être la première, ce qui est peut-être la définition la plus précise d’un chef-d’oeuvre.

— Discographie —

Plus de LOVE

Voir la fiche artiste →

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Da Capo