Crown of Creation, Jefferson Airplane (1968) : La science-fiction au service de la révolution psychédélique

Août 1968. La convention démocrate de Chicago est en train de se transformer en champ de bataille. Les manifestants anti-guerre affrontent la police dans les rues pendant que les délégués négocient la candidature à l’intérieur. Le monde semble au bord du gouffre. À Hollywood, dans les studios RCA, Jefferson Airplane termine l’enregistrement de Crown of Creation, leur quatrième album, un disque qui va capturer l’anxiété et la colère de l’année la plus tumultueuse de la décennie avec une précision poétique que peu d’autres groupes auraient pu atteindre.

Pochette de l'album Crown of Creation de Jefferson Airplane (1968)

Paul Kantner, Grace Slick et la dystopie comme prophétie

Jefferson Airplane est en 1968 l’un des groupes les plus importants du rock américain. Leur album Surrealistic Pillow de 1967, avec ses hymnes psychédéliques « Somebody to Love » et « White Rabbit », les avait propulsés au panthéon de la contre-culture. Mais avec Crown of Creation, ils font quelque chose de plus subtil et de plus inquiétant : ils utilisent la science-fiction comme grille de lecture pour décrypter le présent.

Le titre de l’album et la chanson éponyme sont inspirés du roman The Chrysalids de John Wyndham, publié en 1955, une dystopie post-nucléaire dans laquelle des mutants sont persécutés par une société normative obsédée par la pureté génétique. Paul Kantner, le guitariste et compositeur principal de cet album, y voit une métaphore parfaite pour la situation de la jeunesse américaine en 1968 : marginalisée, menacée, refusant de se conformer aux standards de la génération de ses parents. La chanson, interprétée avec une intensité froide par Kantner et Slick, est un avertissement et une célébration simultanés.

Grace Slick, dont la voix est l’un des instruments les plus expressifs du rock américain, domine plusieurs des moments les plus forts de l’album. « Lather », sa chanson autobiographique inspirée par l’anniversaire des trente ans du batteur Spencer Dryden (aggravé par son arrestation pour nudité), est l’un des portraits les plus tendres et les plus complexes qu’une chanteuse rock ait jamais réalisé d’un être aimé. Les effets de studio qui déforment sa voix ne masquent pas l’émotion : ils l’amplifient, lui donnent une dimension presque surréaliste. « Greasy Heart », également de Slick, est une satire mordante de la superficialité hippie qui prouve que la chanteuse était capable d’autocritique aussi bien que de protestation.

L’album fut enregistré entre février et juin 1968 aux RCA Studios de Hollywood, et son équilibre entre psychédélisme, rock acide et folk est remarquablement préservé. Le groupe avait retrouvé une direction après les expérimentations plus diffuses de After Bathing at Baxter’s, revenant à une structure de chansons tout en conservant l’esprit d’exploration qui les définissait. Le résultat débuta le 7 septembre 1968 dans le Billboard Top 200 et culmina à la sixième place, devenant leur disque le plus commercialement réussi jusqu’alors.

« Nous vivions dans une époque où tout pouvait arriver du jour au lendemain. Nous avions l’impression que chaque chanson que nous écrivions devait capturer ce moment, cette tension, cette menace et cette beauté mélangées. » Grace Slick, sur l’enregistrement de Crown of Creation, 1968

La performance télévisée du groupe sur The Ed Sullivan Show en septembre 1968 avec « Crown of Creation » est restée dans les mémoires comme l’un des moments de rock télévisé les plus électriques de la décennie. Slick, avec son regard fixe et son assurance tranquille, semblait regarder non pas les caméras mais directement dans les yeux de l’Amérique traditionnelle, lui signifiant sans équivoque que quelque chose avait changé et ne reviendrait pas en arrière.

Crown of Creation marque la dernière étape cohérente de Jefferson Airplane avant les bouleversements qui allaient fragmenter le groupe : Dryden quitterait bientôt pour être remplacé par Joey Covington, et les tensions internes entre Kantner et Slick d’un côté, et les autres membres de l’autre, allaient finir par produire Grace Slick et Paul Kantner’s Blows Against the Empire en 1970, puis le Jefferson Starship. Mais ce moment de 1968, capturé dans ces dix pièces ciselées avec la précision d’un orfèvre, reste l’un des témoignages les plus puissants d’une époque qui croyait encore que la musique pouvait changer le monde.

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