Forever Changes
par LOVE
Love, Forever Changes (1967) : Le Chef-d’Oeuvre Maudit de Sunset Strip
Il y a des disques qui vous tombent dessus comme une météorite. Des disques qui ne ressemblent à rien de ce qui existait avant, à rien de ce qui viendrait après. Forever Changes de Love est de ceux-là. Enregistré à l’automne 1967 dans les studios de Sunset Sound à Los Angeles, cet album est une anomalie magnifique dans le paysage de l’année la plus psychédélique de l’histoire du rock, une oeuvre qui se tient en dehors de toutes les modes, de tous les courants, résolument solitaire et absolument impérissable.
Arthur Lee, le cerveau de Love, était un personnage fascinant et profondément contradictoire. Noir américain à la tête d’un groupe majoritairement blanc sur Sunset Strip, il naviguait dans un Los Angeles en pleine ébullition avec la grâce inquiète d’un homme qui pressentait quelque chose de sombre venir. Et cette intuition, cette prescience d’une catastrophe imminente, est la matière première de Forever Changes. Lee racontera plus tard qu’il croyait sincèrement qu’il allait mourir avant la fin de l’enregistrement. Cette conviction morbide, ce testament anticipé, donne à chaque chanson une urgence et une beauté déchirante qui n’ont pas pris une ride.
L’Architecture du Sublime
Musicalement, Forever Changes est une révolution discrète. Là où le Summer of Love réclamait des guitares saturées et des synthétiseurs hallucinés, Lee et son co-compositeur Bryan MacLean choisissent les cordes, les cuivres, les guitares acoustiques. Le chef d’orchestre David Angel construit des arrangements qui semblent à la fois classiques et profondément modernes, des tapisseries sonores qui enveloppent les chansons comme une menace douce. Sur Alone Again Or, morceau d’ouverture signé MacLean, une trompette mariachi surgit de nulle part et l’on comprend immédiatement qu’on n’est pas en territoire ordinaire.
L’album commence dans des circonstances assez rocambolesques. Lee et ses musiciens, épuisés par une tournée éreintante et considérablement chimiquement altérés, se présentent en studio dans un état tel que le producteur Bruce Botnick décide de les remplacer temporairement par des musiciens de session professionnels. Les musiciens de studio enregistrent plusieurs titres avant que le groupe, honteux et galvanisé, ne reprenne les commandes. Cette tension entre le professionnel et le chaotique, entre la discipline et la liberté, crée une alchimie particulière qu’on retrouve tout au long du disque.
« Je pensais que nous allions tous mourir, alors j’ai écrit l’album comme si c’était notre dernière chance de dire quelque chose d’important. » , Arthur Lee, 1970
Chansons d’Amour et de Fin du Monde
A House Is Not a Motel explose soudainement en une déclaration d’urgence électrique après une introduction trompeusement apaisée, le Vietnam s’infiltrant dans les paroles sans être jamais nommé directement. Andmoreagain est une ballade d’une beauté presque insoutenable, Bryan MacLean au sommet de son art de mélodiste. The Red Telephone vire au surréalisme pur avec ses choeurs inquiétants et ses paroles qui semblent provenir d’un cauchemar éveillé. Et You Set the Scene, la conclusion épique de l’album, est peut-être l’une des dix meilleures chansons jamais enregistrées, un morceau qui monte, se déploie, et vous laisse debout dans le noir à vous demander ce qui vient de se passer.
Forever Changes est sorti en novembre 1967 et s’est vendu… médiocrement. Elektra Records était perplexe, le public était distrait par Sgt. Pepper et l’invasion de San Francisco, et Arthur Lee sombraitdéjà dans une paranoïa et une consommation de substances qui allait progressivement détruire ce qu’il avait construit. Le groupe se disloqua rapidement après la sortie, MacLean et Lee ne parvinrent jamais à retrouver cette alchimie particulière.
La Résurrection d’un Chef-d’Oeuvre
La réhabilitation fut longue. Ce sont les Britanniques qui, dans les années 1970 puis 1980, redécouvrirent Forever Changes et commencèrent à le propulser vers les sommets des listes des meilleurs albums de tous les temps. Robert Plant en parlait comme d’une influence fondamentale. Grant Lee Buffalo reprit ses mélodies. Une génération entière de musiciens de Paisley Underground le citait comme bible. Aujourd’hui, Forever Changes figure régulièrement dans le top dix des meilleures oeuvres de l’histoire du rock selon pratiquement tous les magazines spécialisés de la planète.
Arthur Lee vécut une vie tumultueuse, marquée par des démêlés avec la justice et de longues années d’obscurité, avant de connaître une renaissance spectaculaire au début des années 2000. Il reforma Love, tourna en Europe devant des salles combles, interpréta Forever Changes en intégralité avec un orchestre à l’Albert Hall de Londres en 2003 sous des ovations hystériques. Il mourut d’une leucémie en août 2006, laissant derrière lui ce monument impérissable. Que le reste du catalogue de Love soit inégal n’importe pas vraiment. Avec Forever Changes, Arthur Lee a signé son nom dans les étoiles.
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Quarante ans après, Forever Changes sonne toujours comme une transmission d’une autre dimension, une lettre d’amour adressée à un monde qui n’a peut-être jamais existé ou qui s’apprêtait à disparaître. Lee avait raison d’avoir peur. Mais sa peur a produit quelque chose d’immortel.
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