Mellow Yellow
par DONOVAN
Donovan : « Mellow Yellow » (1967), le troubadour électrique entre flower power et mystère
Il y a une injustice particulièrement tenace dans l’histoire du rock britannique des sixties. Elle s’appelle Donovan. Donovan Leitch, pour être précis, jeune Écossais né à Glasgow en 1946, qui a eu le malheur d’être régulièrement comparé à Bob Dylan par une presse paresseuse incapable de voir qu’il était en train de faire quelque chose d’entièrement différent, d’entièrement personnel, d’entièrement nouveau. « Mellow Yellow », sorti en 1967, est peut-être l’album qui illustre le mieux ce que Donovan était vraiment : un poète, un musicien, un visionnaire qui n’avait pas besoin d’imiter Dylan parce qu’il avait sa propre voix, douce, étrange, hypnotique.
L’année 1967 est pour Donovan une année de grâce absolue. Il a vingt et un ans. Il a déjà deux albums folk derrière lui, il a déjà le single « Sunshine Superman » qui a atteint la première place des charts américains (pas britanniques, les Anglais mettront du temps à vraiment l’adopter), il a déjà rencontré les Beatles, il est déjà allé en Inde avant que les Beatles n’y aillent, il connaît les Maharajas et les mantras et les saveurs de la méditation transcendantale. Il a vécu trois vies en deux ans.
La légende de la banane électrique
Impossible d’écrire sur cet album sans aborder la légende de la banane électrique. En 1966, une rumeur délirante court dans les milieux hippies américains et bientôt mondiaux : il serait possible de sécher les fibres intérieures des peaux de banane et de les fumer pour obtenir un effet psychédélique comparable au LSD. Cette rumeur absurde, ce qui est désormais prouvé par la science, trouve sa bande-son dans le titre « Mellow Yellow », dont les paroles mystérieuses (« They call me mellow yellow, quite rightly ») sont immédiatement interprétées comme une référence à cette pratique.
Donovan a toujours nié que la chanson soit à ce sujet. Il a expliqué dans diverses interviews que le titre faisait référence à une couleur, à un état d’esprit, à la chaleur de l’été californien. Mais la rumeur était trop bonne, trop parfaitement adaptée à l’esprit du temps pour qu’on s’en prive. San Francisco ordonnait des tonnes de bananes. Les autorités américaines se demandaient sérieusement si elles devaient réglementer la vente de bananes. C’était 1967. Tout était possible.
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Un petit fun fact qui a son importance : la voix qu’on entend en fond sur « Mellow Yellow », ce chuchotement « quite rightly » répété avec une insistance légèrement onirique, c’est celle de Paul McCartney. Les Beatles et Donovan étaient les meilleurs amis du monde à cette époque, se fréquentaient, s’influençaient mutuellement, se rendaient visite dans leurs studios respectifs. McCartney passe par le studio pendant l’enregistrement, s’assoit devant un micro et improvise ce contre-chant. C’est le genre de détail qui rend une époque légendaire.
Jennifer Juniper et l’art de la chanson parfaite
« Jennifer Juniper » n’est pas sur cet album mais elle est de la même veine et de la même époque, et elle illustre parfaitement ce que Donovan sait faire comme personne : écrire des chansons qui ont l’air simples et qui sont en réalité d’une sophistication poétique remarquable. Jennifer Boyd, sœur de Pattie Boyd (qui allait bientôt devenir Mme Harrison puis Mme Clapton), était l’objet de son affection. La chanson est légère comme une bulle de savon et mélancolique comme un dimanche d’automne. C’est difficile de faire les deux simultanément.
Sur l’album « Mellow Yellow » proprement dit, c’est cette même légèreté touchante qui domine. « Sand and Foam » est une méditation sur l’impermanence qui s’appuie sur la poésie de Khalil Gibran (que Donovan lisait avec la même assiduité qu’on lisait Kerouac dans les milieux hippies de l’époque). « The Observation » est presque du jazz folk, un croisement improbable qui ne devrait pas fonctionner et qui fonctionne à merveille grâce à ces arrangements de John Cameron, l’orchestrateur qui a su donner à Donovan cette profondeur orchestrale sans jamais écraser la délicatesse de la guitare acoustique.
« Je n’essayais pas d’être Dylan. J’essayais d’être Donovan. La différence est importante et il a fallu du temps pour que les gens la comprennent. » , Donovan Leitch, Uncut Magazine, 2005
L’Inde, la méditation et Brian Jones
Donovan est l’un des premiers artistes pop britanniques à avoir sérieusement embrassé la philosophie orientale, à être parti en Inde étudier la méditation transcendantale avec le Maharishi Mahesh Yogi, à avoir incorporé dans sa musique des instruments comme le sitar, le tambura, les tablas. Il l’a fait avant les Beatles, qui y sont allés en 1968 en partie sous son influence.
Sa relation avec Brian Jones des Rolling Stones est une autre pièce du puzzle. Jones, qui était à l’époque le Stone le plus curieux musicalement, le plus ouvert aux influences du monde entier, partageait avec Donovan cette fascination pour les musiques non-occidentales. Les deux hommes se fréquentaient, expérimentaient ensemble, s’échangeaient des disques. On ne sait pas exactement ce que ces échanges ont produit musicalement mais on peut supposer que les explorations les plus aventureuses des Stones à la fin des sixties doivent quelque chose à ces conversations.
« Bleak City Woman » est peut-être la chanson la plus sombre de l’album, celle qui montre que derrière le troubadour solaire et les guirlandes de fleurs, il y a un vrai poète capable de regarder le monde avec une lucidité douloureuse. « Young Girl Blues » va encore plus loin dans cette direction, une balade désolée qui semble appartenir à un registre émotionnel complètement différent de la légèreté apparente du reste de l’album.
C’est peut-être cela, en dernière analyse, ce qui fait la grandeur discrète de Donovan et de cet album en particulier : cette capacité à contenir les contraires, à être à la fois le chantre du flower power et un poète mélancolique, à écrire des chansons sur les bananes hallucinogènes et des méditations sur l’impermanence de toute chose. « Mellow Yellow » est un album qui ne se prend pas au sérieux et qui est, précisément pour cette raison, à prendre extrêmement au sérieux.
La postérité a été injuste avec Donovan. Les seventies l’ont rendu ringard avant l’heure, les punks l’ont haï par principe (haïr les hippies était obligatoire), les eighties l’ont oublié. Il a fallu les nineties et une nouvelle génération (Beck notamment, qui l’a cité en influence directe pour « Loser ») pour qu’on redécouvre cet artiste absolument unique. Aujourd’hui, réécouter « Mellow Yellow » c’est retrouver quelque chose de précieux : la foi dans la possibilité d’une musique populaire qui soit aussi de la vraie poésie.
Note finale : 8,5/10. Pour la légèreté qui cache la profondeur. Pour McCartney qui chuchote en fond. Pour les bananes. Pour tout ce que Donovan a inventé sans jamais en recevoir le crédit. Quite rightly.
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