Headquarters
par The MONKEES
The Monkees, Headquarters (1967) : La Revanche des Marionnettes
L’histoire des Monkees est l’une des plus improbables, des plus drôles et des plus instructives que le monde du rock ait jamais produite. Quatre jeunes gens recrutés par annonce dans le Hollywood Reporter pour jouer des musiciens dans une série télévisée, devenus par la force des choses l’un des groupes les plus vendeurs de la planète en 1966 et 1967, sans jamais avoir joué ensemble sur un disque, leurs parties instrumentales assurées par des musiciens de studio professionnels que la Tamla Motown appelait les Wrecking Crew. Puis, une rebellion. Un soulèvement. Un acte d’indépendance artistique d’autant plus impressionnant qu’il venait de gens qu’on avait précisément programmés pour ne pas en avoir. Ce soulèvement s’appelle Headquarters.
Le tournant eut lieu début 1967 quand Mike Nesmith, guitariste texan avec un caractère bien trempé et une fierté d’artiste intacte, refusa catégoriquement de continuer à prêter son visage à des disques sur lesquels lui et ses compères ne jouaient aucune note. Il menaça Screen Gems et RCA de poursuites judiciaires si le groupe ne recevait pas le contrôle créatif complet sur son prochain album. L’ultimatum fut entendu. Et les Monkees entrèrent en studio avec pour unique mission de prouver qu’ils pouvaient faire la musique eux-mêmes.
Quatre Garçons dans le Vent, Mais Vrais
Ce qui se passa dans les studios RCA de Hollywood entre janvier et mars 1967 tient du miracle ordinaire. Micky Dolenz, Davy Jones, Michael Nesmith et Peter Tork s’installèrent aux instruments, apprirent à s’écouter les uns les autres, à construire ensemble des arrangements, à enregistrer en live comme un vrai groupe de rock. Ils eurent droit à un seul musicien de renfort extérieur, Chip Douglas qui co-produit l’album et joue de la basse sur quelques titres, mais l’essentiel fut accompli par le quatuor lui-même.
« Pour la première fois, nous étions vraiment un groupe. Pas des acteurs jouant des musiciens, mais des musiciens qui se trouvaient être aussi des acteurs. La différence est fondamentale. » , Micky Dolenz, 2012
Le résultat est fascinant. Headquarters n’est pas le disque le plus sophistiqué de 1967, loin s’en faut. Sgt. Pepper sortait le même mois et rendait à peu près tout le reste du paysage musical instantanément obsolète, ou au moins relativisé. Mais Headquarters a quelque chose que Sgt. Pepper, chef-d’oeuvre de studio qu’il est, ne peut pas avoir : la rugosité charmante, les petites imperfections touchantes, l’énergie brute d’un groupe qui se découvre et qui joue avec la joie de quelqu’un qui vient d’apprendre à marcher seul.
Le Répertoire : Surprises et Délices
Mike Nesmith, compositeur naturellement doué, signe plusieurs des meilleurs titres de l’album. Sunny Girlfriend est un exercice de country-rock décontracté et radieux qui montre à quel point Nesmith avait un vrai style, pas un ersatz de style, pas un semblant de personnalité musicale, mais une voix compositionnelle authentique qui allait s’épanouir pleinement dans sa carrière solo au cours des années suivantes. You Told Me est une ballade folk de belle tenue, Zilch une expérimentation nonsensique et délicieuse qui rappelle que ces garçons avaient le sens de l’humour chevillé au corps.
Peter Tork contribue For Pete’s Sake, un hymne hippie sincère et bien construit qui sera utilisé comme générique de fin de la série télévisée. Tork, musicien le plus accompli techniquement du groupe, apporte une sensibilité folk-rock influencée par Buffalo Springfield et le Greenwich Village des débuts. Micky Dolenz, dont la voix est l’arme absolue du groupe, s’amuse avec Randy Scouse Git, composé après une soirée à Londres dans l’appartement de John Lennon où il avait rencontré les autres membres de l’entourage Beatles. Le titre fut d’ailleurs censuré en Grande-Bretagne pour raisons d’obscénité prétendue et rebaptisé Alternate Title pour le marché britannique.
La Victoire Pyrrhique
Headquarters fut un succès commercial considérable, atteignant la première place du Billboard américain et se vendant à des millions d’exemplaires dans le monde entier. Ironiquement, il fut délogé du sommet des charts par Sgt. Pepper, ce qui conduisit certains journalistes malicieux à suggérer que même dans leur triomphe, les Monkees devaient composer avec l’ombre des Beatles. Mais cette comparaison rate l’essentiel : les Monkees ne cherchaient pas à être les Beatles. Ils cherchaient simplement à être eux-mêmes, quelque chose qui leur avait été refusé depuis le début.
La victoire fut néanmoins de courte durée. Don Kirshner, le puissant producteur qu’ils avaient évincé dans la bataille pour le contrôle créatif, continua à publier sans leur accord des compilations et des enregistrements anciens. La série télévisée était en perte de vitesse. Et le film psychédélique Head, co-écrit par Jack Nicholson (!), que les Monkees tournèrent en 1968, dérouta complètement leur public traditionnel sans en conquérir de nouveau. La dissolution fut rapide après ça, chacun partant tenter sa chance en solo avec des résultats très inégaux.
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Mais revenons à Headquarters et à ce qu’il signifie vraiment. C’est le disque de la dignité retrouvée. Le disque qui prouve que la musique pop, même quand elle naît dans les couloirs d’une studio de télévision hollywoodienne, peut aspirer à quelque chose de plus que la pure mécanique commerciale. Mike Nesmith, Micky Dolenz, Peter Tork et Davy Jones ont joué sur chaque note de cet album. Et cette simple phrase, qui aurait dû être une évidence pour n’importe quel groupe de rock, représentait pour eux une victoire chèrement gagnée. On peut sourire de la chose. On peut aussi y voir quelque chose de fondamentalement touchant sur la nature de l’ambition artistique et la nécessité, pour tout être humain, de faire confiance à sa propre voix.
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