Sortie 1967

Evolution, The Hollies (1967) : La Perfection Harmonique Contre L’Air du Temps

Il y a une injustice fondamentale dans l’histoire du rock’n’roll. Elle concerne The Hollies. Voilà un groupe de Manchester, formé en 1960, qui a produit pendant toute la décennie soixante certaines des plus belles harmonies vocales de l’histoire de la musique pop anglaise, et qui reste systématiquement éclipsé par les Beatles d’un côté, les Stones de l’autre, et entre les deux une armée de groupes moins bons mais plus spectaculaires. Evolution, sorti en 1967, est le moment où cette injustice atteint son paroxysme. C’est leur meilleur album. Et presque personne ne s’en souvient.

Pochette Evolution The Hollies 1967

Les Hollies, pour être précis, c’est Allan Clarke à la voix principale, Graham Nash aux harmonies et à la guitare, Tony Hicks à la guitare lead et aux harmonies, Bobby Elliott à la batterie, Bernie Calvert à la basse. Cinq garçons de Manchester et du Lancashire qui ont grandi en écoutant les Everly Brothers et Buddy Holly, d’où le nom du groupe, un hommage à Buddy. Ce qu’ils ont pris aux Everly Brothers, c’est l’art des harmonies vocales à deux, trois, quatre voix, cet entrelacement de lignes mélodiques qui semble naturel mais qui est en réalité d’une complexité vertigineuse. Ce qu’ils y ont ajouté, c’est le beat britannique, l’énergie rock, et une façon particulièrement élégante d’arranger les guitares.

En 1967, les Hollies vivent une période de tension interne. Graham Nash, le plus ambitieux du groupe, celui qui écoute Dylan et Berio et Coltrane, pousse vers l’expérimentation, vers la psychédélie, vers une musique plus complexe et plus engagée. Les autres membres, plus pragmatiques, veulent continuer à faire des tubes, à nourrir leurs familles, à rester dans les charts. Cette tension, au lieu de détruire le groupe, produit un album d’une richesse inhabituelle.

« En 1967, je voulais faire la même chose que les Beatles avec Sgt. Pepper. Le groupe n’était pas entièrement convaincu. Mais l’album qui est sorti de ce désaccord était finalement meilleur que ce que chacun de nous aurait fait seul. », Graham Nash, Wild Tales: A Rock and Roll Life, 2013

Evolution s’ouvre sur Then the Heartaches Begin, une ballade orchestrale qui montre l’étendue vocale d’Allan Clarke. Clarke est l’un des chanteurs les plus sous-estimés de la décennie. Il a une voix souple, chaude, capable de passer du murmure intime à l’éclat puissant sans effort apparent. Sur cette chanson, il chante avec une mélancolie douce qui rappelle les meilleurs moments des Righteous Brothers.

Mais le coeur de l’album, sa raison d’être, c’est la psychédélie pop que Graham Nash pousse à l’avant-plan. Carrie Anne, le grand single de l’été 1967, est une merveille. La mélodie est immédiatement irrésistible, les harmonies vocales tournent comme des planètes autour du soleil, et le guitar solo de Tony Hicks a cette qualité rare d’être à la fois techniquement impressionnant et mélodiquement mémorable. La chanson a été écrite en pensant à Marianne Faithfull, l’ancienne petite amie de Mick Jagger. Ou peut-être en pensant à Carrie Anne White, une petite amie de jeunesse de Nash. Les deux explications coexistent dans la mythologie holliesienne et toutes les deux se valent.

Fun fact remarquable : lors de l’enregistrement de Carrie Anne, les producteurs Ron Richards et Peter Sullivan ont l’idée d’ajouter des sons de type beach, des percussions qui évoquent les marimbas et la plage. Ils convoquent des percussionnistes et leur font jouer sur des instruments disposés autour du studio. Le résultat est ce son « tropical » particulier qui donne à la chanson son atmosphère unique. C’est ce genre de détail de production, apparemment mineur, qui fait la différence entre une bonne chanson et un classique intemporel.

You Need Love est un exercice de soul pop qui montre que les Hollies peuvent swinguer quand ils le veulent. Rain on the Window est une impressionniste sonore, un morceau qui peint la pluie avec des guitares et des harmonies. Heading for a Fall est énergique, direct, un retour aux fondations beat du groupe. Et Pay You Back with Interest est une chanson d’amour-vengeance au groove contagieux qui sera reprise des dizaines de fois dans les années suivantes.

Mais la grande tragédie de 1967 pour les Hollies, c’est qu’ils enregistrent également, pendant les sessions d’Evolution, les démos d’un projet ambitieux que Graham Nash veut appeler Butterfly. Des chansons plus longues, plus expérimentales, avec des arrangements orchestraux complexes. Le groupe accepte mal ces ambitions. Les maisons de disques poussent vers les tubes commerciaux. Et Nash, frustré, finira par quitter le groupe en 1968 pour rejoindre David Crosby et Stephen Stills et former CSNY. Ce qui donnera à Nash la plateforme internationale qu’il cherchait, et privera les Hollies de leur tête pensante la plus visionnaire.

La leçon d’Evolution, c’est que la perfection artisanale, celle des orfèvres pop qui savent exactement comment construire une chanson, comment empiler les harmonies, comment trouver le hook qui tue, a sa propre noblesse. Les Hollies ne révolutionnent pas la musique comme Hendrix ou Pierre Henry. Ils font quelque chose de plus difficile à apprécier à sa juste valeur : ils portent un standard d’excellence constant, disque après disque, dans un métier qui demande autant de talent que d’instinct commercial.

L’histoire retiendra Graham Nash de CSNY. L’histoire retiendra Suite: Judy Blue Eyes et Teach Your Children. Mais ceux qui connaissent Evolution savent que l’histoire a tort. Que les meilleures harmonies de Nash, les plus pures, les plus inventives, sont sur cet album de 1967 avec ses camarades de Manchester. Que Carrie Anne vaut bien Our House. Et que les Hollies, dans leur discrétion élégante de bons artisans fiers de leur travail, ont laissé une trace plus durable qu’on ne le croit. L’évolution, dans le titre, c’est aussi ça : une transformation douce, invisible peut-être, mais permanente. Comme les meilleures chansons pop. Qui évoluent en vous, lentement, et ne vous quittent plus jamais.

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