Les Kinks grandissent
Novembre 1966. Ray Davies a vingt-deux ans et il en a visiblement assez de faire semblant d’etre un adolescent en colere. « You Really Got Me » et « All Day and All of the Night » ont installe les Kinks comme le groupe le plus bruyant et le plus electrique de la British Invasion. Mais Ray Davies pense a autre chose depuis un moment. Il regarde autour de lui. Il observe les Anglais, leur politesse convenue, leurs maisons de banlieue, leurs petits secrets, leurs ambitions etouffees. Et il commence a ecrire des chansons qui ressemblent a des nouvelles courtes.
Face to Face est le resultat. Quatrieme album du groupe, premier dans lequel Davies s’impose completement comme compositeur unique et narrateur central. Les riffs metalliques des debuts ne disparaissent pas completement, mais ils cedent la place a quelque chose de plus raffine, de plus elabere, de plus cinemtaographique. Shel Talmy, qui avait produit les deux premiers albums, est remplace par les membres du groupe eux-memes avec Robert Wace. C’est une revolution silencieuse.

Ray Davies, portraitiste de l’Angleterre ordinaire
« Sunny Afternoon » ouvre les ceremonies. Le single est sorti en juin 1966 et a battu les Beatles et les Rolling Stones dans les charts britanniques cette semaine-la. Une victoire qui n’etait pas prevue dans le script habituel de la pop anglaise. Davies chante un homme riche qui a tout perdu sauf sa flemme et son alcool, couche au soleil au bord de sa piscine vide, completement indifferent a sa ruine. Le ton est leger, presque comique. La tristesse est dessous, parfaitement dissimilee. C’est la technique Davies: la comedie de surface sur l’abime.
« Dandy » est le portrait d’un seducteur vieillissant qui court apres les filles sans comprendre que sa seduction a une date de peremption. Davies ne juge pas son personnage, il l’observe avec une affection teintee d’ironie. Herman’s Hermits fera une version americaine du titre qui se vendra mieux. Davies s’en fout. Il sait que sa version est la bonne.
L’orchestration comme aveu d’ambition
Ce qui frappe a l’ecoute de Face to Face en 2024, c’est l’architecture sonore. Rasa Davies, la femme de Ray, chante en arriere-plan sur plusieurs titres. Des cordes apparaissent. Un clavecin. Des arrangements qui empruntent autant au music-hall britannique d’avant-guerre qu’au rock contemporain. « Too Much on My Mind » est presque une piece de chambre. « I’ll Remember » fait penser a une valse de quartier qui se souvient de mieux.
Dave Davies, qui est le frere cadet et la guitare du groupe, contribue « I’m Not Like Everybody Else » avec une ferocite qui contraste avec les tableaux impressionnistes de Ray. La chanson est une declaration d’individualisme primitif, presque une insulte a la face de la conformite anglaise. Le jeune frere en colere face au grand frere observateur: la tension entre les deux Davies sera le moteur secret des Kinks pendant vingt ans.
« Rosy Won’t You Please Come Home » est une lettre a la soeur emigree en Australie. « House in the Country » est une satire feroce de la nouveaux riches qui s’achete un manoir campagnard pour fuir la ville. « Holiday in Waikiki » est une carte postale de vacances qui se moque gentiment du touriste anglais depayse. Davies construit un album qui fonctionne comme un roman de moeurs: chaque chanson est un chapitre, chaque personnage est observe avec une precision d’entomologiste amoureux de ses specimens.
Un album interdit aux Etats-Unis (ou presque)
Les Kinks ont ete bannis des Etats-Unis par la federation americaine des musiciens de 1965 a 1969 apres une serie d’incidents live dont la nature exacte reste floue. Ce ban oblige le groupe a se concentrer sur le marche britannique et europeen pendant quatre ans, et paradoxalement, cette contrainte les libere. Sans la pression du marche americain, Davies peut ecrire pour son propre pays, pour ses propres references culturelles, sans adapter ni traduire.
In August 1983 'Come Dancing' was charting at #12 in the UK 🕺🏻 The track peaked at #6 in the US pic.twitter.com/YRzT5X5FZ2
— The Kinks (@TheKinks)
Face to Face beneficie directement de cet exil force. L’album est profondement, irreductiblement anglais d’une maniere que ni les Beatles (qui visent le monde) ni les Rolling Stones (qui visent les Noirs americains) ne peuvent se permettre. Davies ecrit pour les gens qui prennent le train de banlieue le matin, qui mangent des fish and chips le dimanche, qui rvent de vacances a la mer et finissent dans un pub de ville. C’est tres etroit comme territoire. Mais Davies y taille une oeuvre d’une precision qui va bien au-dela de ses frontières.
Face to Face ne se vend pas enormement. Il ne depasse pas le top 10 britannique. Mais il est le premier album ou on entend clairement que Ray Davies est un auteur, pas seulement un auteur de chansons. La difference est immense. Les Kinks vont passer les cinq annees suivantes a explorer les consequences de cette difference.
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