The Village Green Preservation Society
par The KINKS
The Village Green Preservation Society, The KINKS (1968) : le flop le plus réussi de l’histoire du rock
Le 22 novembre 1968, tandis que les Beatles publient leur double album blanc et que le monde entier regarde vers San Francisco ou vers Abbey Road, les Kinks font paraître un disque qui n’appartient à aucune mode, à aucun courant, à aucune tendance. The Kinks Are the Village Green Preservation Society est une anomalie magnifique, un album de nostalgie britannique publié en plein été de la contre-culture, une ode aux dragons et aux village greens à l’heure où toute une génération brûle ses ponts avec le passé. Nul ne l’écoute. Tout le monde est ailleurs. Mais les Kinks ont raison, comme toujours trop tôt. Cinquante ans plus tard, Ray Davies lui-même le surnomme « le flop le plus réussi de tous les temps », et il a mille fois raison : cet album est aujourd’hui le disque le plus vendu de leur carrière.
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Ray Davies, poète de l’Angleterre qui s’en va
L’idée germe en 1967, lors des sessions de Something Else by the Kinks, quand Ray Davies compose une chanson intitulée « Village Green ». À partir de cette pièce isolée, il développe un concept plus vaste, inspiré de Under Milk Wood, le drame radiophonique de Dylan Thomas publié en 1954, cette méditation sur la vie d’un village gallois imaginaire. Davies veut faire la même chose pour l’Angleterre, composer une galerie de portraits, de personnages, de lieux que la modernité est en train d’engloutir. Il veut préserver ce qui est en train de disparaître, pas par conservatisme, mais par amour. La différence est capitale et peu l’ont compris à l’époque. « When this was written, England and Europe are changing, and it was a bonding record. If we are gonna throw away the past, let’s remember the good things », dira Davies bien plus tard.
La confection de l’album est une épopée en elle-même. Davies veut sortir un double album. La maison de disques refuse. Un compromis est trouvé pour quinze pistes. Mais jusqu’au dernier moment, Davies remaniera la tracklist, retardera la sortie britannique, obligera certains pays européens à recevoir la version douze titres alors que la version finale n’est pas encore arrêtée. Une obsession perfectionniste qui rappelle les tourments de Brian Wilson pour Smile, autre grande oeuvre non entendue de 1968. Les chansons qui composent cet album forment une fresque extraordinaire : « The Village Green Preservation Society » ouvre les hostilités avec un humour so british, liste d’objets et de valeurs à préserver qui se veut à la fois nostalgique et auto-parodique. « Do You Remember Walter? » est une méditation mélancolique sur l’amitié et le temps qui passe. « Picture Book » anticipe avec vingt ans d’avance la douleur du temps qui file sur les photographies. « Johnny Thunder » est presque un personnage de roman, archétype du rebelle de province. Et « The Last of the Steam-Powered Trains » est probablement l’une des plus belles métaphores de l’histoire du rock anglais, une locomotive qui s’éteint comme s’éteignent les vieux mondes.
L’album influence profondément la scène britpop des années 1990. Blur et Damon Albarn revendiquent explicitement sa filiation. Oasis, Pulp, toute une génération de groupes britanniques qui renoue avec l’idée d’une identité musicale proprement anglaise doit quelque chose aux Kinks de 1968. L’indie américain des années 1980 aussi, de R.E.M. aux Replacements, a entendu dans cet album quelque chose que personne d’autre ne proposait alors.
« The Village Green Preservation Society is probably the most successful flop of all time. » (Ray Davies, interview Rolling Stone, 2018)
En 2018, pour les cinquante ans de l’album, une édition super deluxe propose des démos inédites, des versions alternatives, des témoignages qui éclairent la genèse de cette oeuvre. On y découvre un Ray Davies presque maniaque dans sa quête de perfection, obsédé par l’idée que chaque chanson soit à la fois simple et profonde, accessible et mystérieuse. Un paradoxe que peu de créateurs réussissent à résoudre. Davies y parvient onze fois sur quinze, et c’est déjà beaucoup plus que la plupart de ses contemporains.
The Village Green Preservation Society est l’exemple parfait d’un album qui n’avait pas sa place dans son époque et qui, pour cette raison même, a traversé le temps sans prendre une ride. Quand tout le monde hurle, Davies chuchote. Quand tout le monde brûle, il préserve. Quand tout le monde veut l’avenir, il célèbre ce qui part. C’est ce courage artistique particulier, cette résistance à la mode, qui fait des grands disques des grands disques. The Kinks Are the Village Green Preservation Society est l’un des albums les plus importants jamais enregistrés en Grande-Bretagne, et ce n’est pas une exagération.
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