Ray Davies et l’art de la controverse ordinaire
Londres, automne 1965. Pendant que leurs contemporains se torturent sur les grandes questions de l’existence, les Beatles virent psychédélique et les Rolling Stones jouent les bad boys de service, Ray Davies s’installe à sa table de cuisine à Muswell Hill et observe. Il observe sa rue, ses voisins, les petits bourgeois britanniques avec leurs habitudes immuables, leurs tasses de thé, leurs jardins impeccables et leurs vies secrètement ravagées. Ce que Davies voit, il le met en chanson. Et ce qu’il met en chanson avec « The Kink Kontroversy », troisième album des Kinks sorti en novembre 1965, c’est rien de moins qu’un portrait de l’Angleterre en train de muer, une Angleterre qui résiste aux bouleversements des sixties avec la ténacité d’un chien de berger attaché à sa laisse.
Le titre même est un programme: kontroversy avec un K, façon de signer l’acte d’insoumission orthographique avant même d’avoir posé l’aiguille sur le vinyle. Les Kinks avaient déjà essuyé leur lot de scandales à ce stade: bannis des États-Unis pendant quatre ans par la Fédération américaine des musiciens après des incidents disons… diplomatiquement compliqués lors d’une tournée de 1965, dont des bagarres avec des techniciens et des comportements jugés déplacés. La controverse n’était pas un concept pour eux. C’était un mode de vie.
Shel Talmy à la barre, les guitares à la limite
La production est signée Shel Talmy, l’Américain installé à Londres qui avait déjà sculpté le son des Who sur « My Generation » quelques semaines plus tôt. Son approche avec les Kinks: les guitares en avant, le son brut mais construit, les voix de Davies au premier plan sans fioritures. Dave Davies, le frère cadet de Ray, a développé depuis « You Really Got Me » en 1964 une façon de jouer guitare qui n’appartient qu’à lui. Ce son coupant, légèrement distordu, urgent, qui tranche l’air comme une lame. Dave avait littéralement tailladé le cône d’un de ses petits amplis avec une lame de rasoir et une épingle à nourrice pour obtenir cette saturation particulière. L’artisanat du son rock, version Kinks.
L’album s’ouvre avec « Milk Cow Blues », reprise d’un vieux blues du Delta popularisé par Kokomo Arnold puis Elvis Presley, que les Kinks transforment en machine de boogie urgent et nerveux. C’est un signal: ce disque ne va pas se laisser enfermer dans le format pop poli. Il y a de la vase, de la sueur, de la friction dans ces sillons.

Dedicated Follower of Fashion: le portrait au vitriol
Si l’album contient un morceau qui résume à lui seul le génie de Ray Davies en 1965, c’est « Dedicated Follower of Fashion », sorti comme single en février 1966 mais appartenant à l’orbite de cet album. Davies y croque le dandy londonien de Carnaby Street avec une précision d’entomologiste et une tendresse ironique qui n’appartient qu’à lui. Ce personnage qui court après les dernières modes, incapable de pensée indépendante, terrorisé à l’idée de ne pas être dans l’air du temps: Davies l’observe, le dessine, se moque de lui avec douceur mais sans pitié.
Mais dans l’album proprement dit, c’est « Till the End of the Day » qui ouvre les hostilités en mode agressif, un single numéro huit en Grande-Bretagne porté par ce riff de guitare caractéristique que Dave Davies forge dans l’enthousiasme et la bière. Et puis « Where Did My Spring Go? », mélancolie douce-amère, portrait d’un homme qui regarde sa jeunesse partir sans trop comprendre comment le temps a filé si vite. Davies a vingt et un ans quand il l’écrit. Il pense déjà comme un homme de cinquante.
Ray Davies, chroniqueur de l’Angleterre profonde
Ce qui singularise les Kinks de leurs contemporains en 1965, c’est ce regard sur l’Angleterre ordinaire que Davies développe album après album. Les Beatles chantent l’amour universel, les Stones jouent les Américains noirs réincarnés, les Who expriment la frustration de la jeunesse ouvrière. Davies, lui, observe les petits travers britanniques avec l’oeil d’un romancier victorien qui aurait grandi à côté d’un transistor. Il y a dans son écriture quelque chose qui rappelle les nouvelles de H.G. Wells ou les chroniques sociales de George Orwell: un sens aigu du détail révélateur, une façon de faire parler le quotidien le plus banal.
« I’m on an Island » sur cet album est un bon exemple de cette tension entre isolement et appartenance. Le narrateur est seul, coupé du monde, et cette solitude est à la fois une souffrance et une position choisie. On reconnaît là la marque de fabrique de Davies: l’ambiguïté morale, le refus des situations simples, la complexité humaine assumée dans des formats de trois minutes. Pete Quaife à la basse et Mick Avory à la batterie forment une section rythmique d’une fiabilité à toute épreuve, le socle sur lequel les deux Davies construisent leurs architectures torturées.
La controverse comme esthétique
L’interdiction américaine qui frappe les Kinks en 1965 a des conséquences directes sur la musique. Libérés de la pression commerciale du marché américain, le plus grand marché du monde, les Kinks peuvent se permettre d’être britanniques jusqu’à l’os. Pas besoin de plaire à Kansas City ou à Dallas: Davies écrit pour Muswell Hill, pour Crouch End, pour les rues de Londres qu’il connaît depuis l’enfance. Cette contrainte paradoxale est une libération.
« The Kink Kontroversy » est le disque charnière entre les Kinks de la première période, groupe de rhythm and blues électrique et ambitieux, et les Kinks de la période suivante, ceux de « Face to Face », de « Something Else », de « The Kinks Are the Village Green Preservation Society »: les albums conceptuels, les fresques sociales, les chefs-d’oeuvre underrated qui mettront des décennies à recevoir la reconnaissance qu’ils méritent.
Aujourd’hui, en 2025, alors que Ray et Dave Davies ont finalement annoncé une possible réunion après des décennies de brouille fraternelle explosive, réécouter cet album c’est entendre les fondations de tout ce qui allait suivre. Les guitares coupantes, la voix légèrement nasale de Ray qui porte en elle toute la classe ouvrière londonienne de l’après-guerre, les arrangements directs qui ne s’embarrassent pas de superflu: c’est déjà reconnaissable entre mille. Pas propre comme les Beatles. Pas américain comme les Stones. Anglais, spécifiquement, orgueillieusement, absurdement anglais. Et c’est pour ça que ça tient.
L’album monte à la neuvième place des charts britanniques en novembre 1965. Pas le plus gros succès des Kinks, pas le plus connu aujourd’hui, mais peut-être celui qui dit le mieux qui ils étaient vraiment au moment précis où ils devenaient les Kinks que l’histoire a retenus. Un groupe qui regardait le monde de travers, qui chantait les gens ordinaires sans les flatter ni les mépriser, qui faisait de la controverse non pas un accident mais un choix esthétique délibéré. Kontroversy avec un K, on vous dit. Rien d’accidentel là-dedans.
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