Live At Leeds
par The WHO
The Who. Leeds University, 14 fevrier 1970. Saint-Valentin. Deux mille etudiants dans le refectoire de l’universite du Yorkshire, et sur la scene, quatre musiciens britanniques qui vont donner ce soir-la ce que beaucoup considerent encore aujourd’hui comme le meilleur concert de rock jamais joue. « Live at Leeds » n’est pas un album live. C’est une declaration de guerre au son, une demonstration que le rock peut etre aussi brutal et aussi precis qu’une operation chirurgicale, aussi simple et aussi devastateur qu’un coup de tonnerre.
Pete Townshend a vingt-cinq ans. Roger Daltrey a vingt-six ans. John Entwistle a vingt-cinq ans. Keith Moon a vingt-trois ans. Ils ont deja sorti quatre albums studio, joue Woodstock, compose et cree « Tommy », la premiere opera-rock de l’histoire. Ce soir a Leeds, ils jouent sans filet, sans orchestration supplementaire, sans protection. Quatre instruments, quatre musiciens, le volume a fond, l’energie a fond, la foi totale en la capacite de ce format minimaliste a tout dire.
Pete Townshend est l’architecte. Ses riffs de guitare rythmique sont parmi les plus reconnaissables du rock britannique. Il joue en windmill, ce geste circulaire du bras qui frappe les cordes avec une energie physique totale. Il ne fait pas du son, il fabrique du son, il sculpte le volume dans l’air comme une matiere physique. Sa Les Paul dans les bonnes mains, c’est une arme et un outil de construction simultanement.
John Entwistle a la basse est un musicien hors categorie. Son style de jeu, qu’il a lui-meme baptise le « lead bass », consiste a traiter la basse comme une guitare melodique solo plutot que comme un simple soutien harmonique. Sur scene, pendant que Townshend et Daltrey attirent tous les regards, Entwistle reste immobile comme une statue et joue des lignes de basse d’une complexite et d’une vitesse qui decoiffent les autres bassistes du monde. On l’appelait « The Ox » pour sa force physique et sa masse tranquille. Son surnom etait bien choisi.
Keith Moon est la troisieme force elementaire du groupe. Sa batterie est un instrument de chaos ordonne, un oxymoron parfait qui definit son jeu. Il n’y a pas de temps mort chez Moon. Il joue tout le temps, remplit chaque espace, anticipe les changements, cree de la tension et la libere, recommence. Sa technique inclut des fills qui partent n’importe ou, qui arrivent n’importe ou, qui semblent ignorer les barres de mesure, et pourtant la musique reste ensemble, reste coherente, reste debout. C’est du genie pur.
Roger Daltrey chante. Il chante avec sa gorge, ses poumons, ses bras, ses jambes, tout son corps. Il tourne son micro en lasso sur scene, le lache, le rattrape. Il pose son poing devant son visage et hurle dans ses propres doigts. Il transpire abondamment. C’est un performer au sens le plus total du terme, un homme qui donne physiquement tout ce qu’il a chaque soir, sans retention ni calcul.
« Young Man Blues » ouvre le concert avec une force sismique. Ce morceau de Mose Allison, chanteur et pianiste de jazz americain, est transforme en declaration de furie rock par les Who. La guitare de Townshend cisaille l’air. La basse d’Entwistle gronde. Moon frappe comme si c’etait la derniere fois. Et Daltrey chante avec cette voix qui porte naturellement au-dessus de tout ce bruit sans jamais crier.
La pochette originale de l’album etait une enveloppe brune ordinaire contenant des fac-similes de documents : lettres de fans, contrats de concert, notes diverses. Pas d’illustration. Pas de grandiloquence graphique. Juste le son sur le vinyle, les documents dans l’enveloppe, et la legende qui allait se construire d’elle-meme. Certains des plus grands chefs-d’oeuvre du rock n’ont pas besoin d’habillage. Ils parlent seuls.
« Summertime Blues » de Eddie Cochran devient entre les mains des Who une meditation sur la frustration generationnelle d’une puissance saisissante. « My Generation » conclut en une tempete de feedback et de bruit controlee qui est a la fois la fin d’un concert et la fin d’une jeunesse. « Magic Bus » groove avec une efficacite rythmique totale. Chaque morceau du set est joue avec la precision d’artistes qui connaissent leur metier et la liberte d’artistes qui savent qu’ils sont en train de jouer le concert de leur vie.
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