The Doors. Los Angeles, 1971. Le dernier album enregistre avec Jim Morrison. Apres deux ans d’une periode difficile marquee par des controverses judiciaires et une pression commerciale intense, les quatre Doors retournent au travail avec une resolution tranquille. Pas de grand studio. Pas de producteur externe. Pas de pression pour faire un hit. Juste le groupe dans sa salle de repetition de Santa Monica, les micros ouverts, jouant comme ils le font quand personne d’autre ne les regarde. « L.A. Woman » est le fruit de cette liberte retrouvee.
La decision de ne pas faire appel a Paul Rothchild, leur producteur historique, est fondatrice. Rothchild avait ete l’architecte sonore de leurs cinq premiers albums, l’homme qui avait su capturer le son particulier des Doors dans les studios d’Elektra. Mais en 1970, Rothchild declare apres avoir ecoute les maquettes que la musique du groupe sonne comme « cocktail jazz ». Le groupe decide de produire eux-memes avec l’aide de l’ingenieur du son Bruce Botnick. Cette decision libere quelque chose dans leur jeu.
Jim Morrison chante sur cet album avec une gravite et une profondeur qui transcendent toutes les controverses. Sa voix de baryton profond, evolue vers les graves depuis les aigus plus aigus de ses debuts, porte les morceaux avec une autorite naturelle. Il est clairement un homme pres de partir vers autre chose, et cette impression de transitoire donne a ses interpretations une urgence et une beaute particulieres.
« Love Her Madly » est la chanson la plus immediatement accessible de l’album, une pop-rock d’une elegance et d’une vivacite que le groupe n’avait pas toujours cultivees. Robby Krieger joue le riff principal avec ce style bottleneck doux et mélodique qui est sa marque de fabrique. La melodie reste en tete longtemps. C’etait le single, et il a bien fonctionne.
« L.A. Woman » est le morceau titre, une celebration sombre et ironique de Los Angeles, ville que Morrison aimait et detestait simultanement. Onze minutes trente secondes de blues rock qui parcourent les rues de la cite des anges avec un melange de fascination et de repulsion. « Mr. Mojo Risin' » est un anagramme de Jim Morrison, que le chanteur scande comme un mantra vers la fin du morceau.
« Riders on the Storm » conclut l’album avec la piece la plus accomplie et la plus complexe. La pluie qui tombe, le piano electrique de Ray Manzarek en clapotis de gouttelettes, la voix de Morrison murmure comme si elle venait de loin. John Densmore joue les balais sur la caisse claire avec une delicatesse de jazzman. C’est la face secrete des Doors, celle qui doit autant au jazz de Miles Davis qu’au rock de Chuck Berry.
Morrison est parti pour Paris peu apres la fin des sessions, en mars 1971. Il y est mort le 3 juillet 1971. « L.A. Woman » est donc son testament musical, la derniere chose qu’il a enregistree avec le groupe qu’il avait cofonde. C’est un testament de grande qualite, digne d’un artiste qui savait que la beaute de la musique est la reponse la plus forte que l’homme puisse apporter a sa propre finitude.
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