1970 Album

Morrison Hotel

par The DOORS

4,0
Sortie 1970
Artiste The DOORS

En 1970, Jim Morrison est un homme qui cherche une sortie. La gloire l’a épuisé, les procès l’épuisent (il est inculpé d’exhibition obscène après un concert à Miami), l’alcool et les drogues font leur travail destructeur. Mais dans cet état de délabrement progressif, il fait quelque chose d’étonnant : il enregistre avec les Doors un des albums les plus directs et les plus honnêtes de leur carrière. Morrison Hotel, sorti en février 1970, est leur retour au blues.

Les Doors avaient connu des albums de production plus sophistiquée , notamment leur troisième et quatrième albums où les arrangements orchestraux et les ambitions conceptuelles étaient dominants. Morrison Hotel rompt avec cette direction : c’est du blues électrique direct, rugueux, avec des arrangements minimalistes qui mettent la voix de Morrison et les instruments de Manzarek, Krieger et Densmore en premier plan sans fioritures.

« Roadhouse Blues » ouvre l’album avec l’un des riffs de blues les plus immédiats et les plus efficaces de l’histoire du rock. Harvey Brooks à la basse électrique , musicien de session qui remplace la basse absente du groupe original , joue un groove swampy d’une justesse parfaite. Morrison chante avec une conviction brute qui rappelle le meilleur du blues du Texas.

Ray Manzarek, le claviériste qui jouait la ligne de basse avec sa main gauche depuis toujours, se concentre ici sur ses textures organiques et ses couleurs de piano Rhodes. Son jeu est toujours immédiatement reconnaissable , cette façon de superposer les claviers en couches qui crée l’atmosphère particulière de la musique des Doors.

Robbie Krieger à la guitare est peut-être le héros méconnu de cet album. Son jeu slide sur plusieurs morceaux est d’une efficacité blues remarquable, et ses compositions , « Queen of the Highway », « Blue Sunday » , montrent un guitariste-compositeur d’une délicatesse et d’une sensibilité qui contrastent souvent avec la brutalité apparente des morceaux de Morrison.

« Peace Frog » est la chanson la plus politiquement directe de l’album , des images des émeutes et de la violence politique américaine de la fin des années soixante, chantées sur un groove rock urgent. Morrison y est plus poète que performer, plus observateur que provocateur. C’est le Morrison le plus sérieux, le plus conscient de son époque.

John Densmore à la batterie est l’ancrage rythmique constant d’un groupe qui aurait pu facilement dériver. Sa précision jazz , Densmore était formé au jazz avant de rejoindre les Doors , donne à la musique un sens du tempo et de la dynamique qui permet aux autres de prendre des risques sans que le groupe ne perde son centre.

Sur X : @thedoors

Morrison se rendra à Paris quelques mois après la sortie de cet album , en quête de tranquillité, d’anonymat, peut-être d’un nouveau départ. Il y mourra en juillet 1971, à 27 ans, dans sa baignoire. Sa mort transformera les Doors d’un groupe rock important en une légende culturelle plus grande que la réalité , une légende alimentée par les années de speculation autour de sa mort, son image romantique et fatale, ses textes poétiques.

Morrison Hotel reste l’album préféré de beaucoup de fans qui apprécient la musique des Doors plutôt que le mythe Morrison , l’album où la musique est au premier plan, sans distraction conceptuelle ni surproduction. C’est le portrait le plus honnête du groupe comme entité musicale.

Le retour au blues de Morrison Hotel est aussi une réaction consciente aux critiques que les Doors avaient reçues pour leurs albums précédents , certains journalistes les accusaient de prétention, d’intellectualisme creux, d’une grandiosité mal fondée. Morrison Hotel est une réponse directe et musclée à ces critiques : « Voilà ce qu’on sait faire quand on arrête de chercher à impressionner. »

La pochette de l’album montre les quatre membres du groupe dans un vrai hôtel Morrison à Los Angeles , une photo prise rapidement sans la permission du propriétaire, avec les musiciens qui posent dans les fenêtres avant que quelqu’un ne les fasse partir. Cette façon de faire , rapide, spontanée, sans permission , correspond à l’esprit de l’album lui-même.

Jim Morrison avait publié deux recueils de poésie pendant les années précédentes , The Lords et The New Creatures , révélant ses ambitions littéraires qui dépassaient le cadre de la chanson pop. Sa vision de lui-même était celle d’un poète qui chantait occasionnellement, non d’un rockeur qui écrivait des paroles. Cette tension entre l’artiste littéraire et la star du rock nourrissait à la fois sa créativité et ses contradictions.

Les Doors sans Jim Morrison sont des musiciens excellents , Manzarek, Krieger et Densmore ont prouvé leur valeur dans de nombreux contextes différents. Mais la combinaison de cette base musicale solide avec la présence volatile et magnétique de Morrison crée quelque chose d’irréductible à ses parties. Morrison Hotel est l’un des moments où cet équilibre est le mieux réalisé , où la musique et la personnalité de Morrison servent mutuellement plutôt que de se combattre.

La pochette de l’album, avec ses deux photos distinctes des membres du groupe dans des hôtels américains authentiques, exprime visuellemnt cette authenticité recherchée. Pas de trucages, pas d’artifices visuels , juste quatre musiciens dans un vrai espace américain. La photo de Ray Manzarek en train de boire une bière dans un bar miteux de Los Angeles résume l’esprit de l’album mieux que n’importe quelle description.

L’héritage de Morrison Hotel dans la musique punk et post-punk des années soixante-dix est souvent cité. La Patti Smith Group, les New York Dolls, Television , ces groupes qui voulaient revenir au rock du premier degré, sans la sophistication progressive qui dominait le milieu des années soixante-dix , citaient les Doors et particulièrement cette période blues directe comme une source d’inspiration pour leur vision d’un rock nu et honnête.

La productivite des Doors avait ete hallucinante entre 1967 et 1970 : six albums en quatre ans, dont plusieurs qui comptent parmi les plus importants de l’histoire du rock. Ce rythme avait ete maintenu au prix d’une pression considerable sur tous les membres du groupe, et particulierement sur Morrison dont la vie personnelle se degradait visiblement. La musique avait toujours ete un refuge, mais meme ce refuge commenait a montrer des signes de fragilite.

Ray Manzarek avait une theorie sur la mission des Doors qui n’avait jamais change depuis le debut : la musique devait etre une forme de chamanism, un rituel collectif qui permettait a la fois aux musiciens et au public de toucher quelque chose qui depassait l’ordinaire. Morrison partageait cette vision dans ses meilleurs moments. Roadhouse Blues, avec son invitation directe a la liberation par la danse et par le son, etait une expression parfaite de cette philosophie : oubliez vos inhibitions, abandonnez-vous au rythme, laissez la musique vous emmener quelque part.

The Spy, une des chansons les plus sombres et les plus theatrales de Morrison Hotel, montrait le cote le plus cinematique de l’ecriture de Morrison : un personnage qui observe depuis l’ombre, qui connait tous les secrets, qui peut voir a travers les surfaces. C’est du Morrison le plus litteraire, celui qui avait lu Rimbaud et Baudelaire et qui voulait que sa musique porte la meme charge poetique que la poesie symboliste francaise.

La note des passionnés

4,0 /5

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