David Bowie. Londres, decembre 1971. Six mois avant Ziggy Stardust, six mois avant la metamorphose qui allait le transformer en alien de la planete rock, Bowie publie l’album qui lui donne enfin sa pleine mesure artistique. « Hunky Dory » est son chef-d’oeuvre de la periode pre-glam, l’album qui rassemble en quarante-cinq minutes tout ce qu’il est capable d’accomplir : songwriting exceptionnel, references culturelles profondes, arrangements magnifiques, collaborations decisives avec des musiciens de premier ordre. C’est l’album des grandes chansons, et il en contient au moins cinq qui pourraient figurer dans n’importe quel classement des meilleures de tous les temps.
David Robert Jones est ne le 8 janvier 1947 a Brixton, dans le sud de Londres. Fils d’un vendeur ambulant de glaces et d’une serveuse originaire du Yorkshire, il grandit dans une famille ordinaire a qui rien ne predestinait a produire l’un des artistes les plus influents du vingtieme siecle. La musique arrive tot : Little Richard, Elvis, Gene Vincent. La lecture aussi : Kafka, Nietzsche, les philosophes existentialistes francais. Il dra plus tard que le seul moyen de rendre compte de la realite du monde etait de le reinventer.
Mick Ronson, guitariste de Sheffield qui allait devenir son partenaire artistique decisif, est present sur cet album et apporte une dimension rock a la vision de plus en plus theatrale et ambitieuse de Bowie. Ronson joue avec une elegance et une musicalite qui contredisent l’image du guitariste hard rock. Ses solos sont mélodiques, ses arrangements de cordes sont d’une beaute qui doit autant au Rachmaninov qu’a la British Invasion.
Rick Wakeman, avant de rejoindre Yes comme claviériste titulaire, joue du piano sur cet album avec une virtuosite et une sensibilite qui enrichissent les compositions sans jamais les ecraser. Sa contribution a « Life on Mars? » est particulierement remarquable : il joue autour de la voix de Bowie comme un partenaire de danse, anticipant les melancolies, soulignant les joies, creant avec la melodie vocale un dialogue d’une richesse inouïe.
« Changes » est la chanson d’ouverture et le manifeste artistique. « Ch-ch-ch-ch-changes » chante Bowie, et c’est tout son programme : la metamorphose permanente, le refus de l’identite fixe, la celebracion du mouvement comme mode d’existence. La melodie monte et descend comme les variations de personnalite que Bowie va explorer pendant toute sa carriere. C’est une declaration d’intention qui va se realiser jusqu’au dernier jour de sa vie.
« Oh! You Pretty Things » est une chanson pop parfaite, avec une melodie au piano qui reste en tete apres la premiere ecoute et des paroles qui melangent la physique de Nietzsche, le surhomme, l’evolution de l’espece, avec la simple constatation que la nouvelle generation est plus belle que l’ancienne. Peter Noone de Herman’s Hermits en a sorti une version single qui a atteint le top 12 britannique. Bowie lui-meme ne pouvait pas encore vendre ses propres chansons aussi facilement.
« Life on Mars? » est la chanson la plus complexe et la plus belle de l’album. Une composition que Bowie a ecrite comme une reponse ironique a la melodie de « My Way », apres qu’on lui avait demande d’ecrire des paroles francaises pour la chanson de Claude Francois. La melodie est grandiloquente et cinematographique. Les paroles decrivent une jeune fille au cinema qui se perd dans le film et dans ses propres reves. C’est du Bowie pur : la frontiere entre le reel et l’imaginaire completement effacee, la pop song comme territoire d’exploration philosophique.
« Kooks » a ete ecrite pour son fils Duncan qui venait de naitre. C’est l’une des plus tendres berceuses jamais ecrites, avec ses guitares acoustiques et ses maracas et ses paroles qui promettent a l’enfant que ses parents sont excentriques mais l’aiment profondement. « We’re Kooks, we are » : cette honnetete douce, cette capacite a se regarder avec humour et tendresse, est un des cotes les moins connus et les plus attachants de David Bowie.
Ken Scott produit l’album avec une lucidite et une intelligence admirables. Il comprend que Bowie n’est pas un artiste qui a besoin d’etre guide mais d’etre soutenu, que ses idees sont deja articulees et qu’il faut juste les aider a prendre leur forme sonore optimale. RCA Records, qui vient de signer Bowie apres ses annees chez Philips et Mercury, lui donne les moyens de realiser exactement ce qu’il veut faire. « Hunky Dory » est le resultat d’une liberte artistique totale entre de tres bonnes mains.
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