T. Rex, mars 1973. Marc Bolan est au sommet de sa puissance créative et commerciale depuis « Electric Warrior » en 1971, et « Tanx » arrive comme le cinquième album studio de la formation en moins de trois ans. Cette productivité est la marque d’un artiste qui bouillonne d’idées et qui fait confiance à son instinct plutot qu’à une planification laborieuse. Bolan compose vite, enregistre vite, et sort ses disques avec la même spontanéité qu’un enfant lâche ses dessins dans la nature.
Marc Bolan est né Mark Feld dans l’East End de Londres en 1947. Il a été model, beatnik, freaker, chansonnier folk, leader d’un duo acoustique folk avec Steve Peregrin Took, et c’est en passant à l’électrique en 1970 qu’il est devenu la star planétaire qui fait danser les adolescents britanniques dans les salles de cinéma et les dancings de banlieue. Cette conversion électrique n’est pas un abandon de ses racines musicales mais une amplification, au sens propre et figuré, de ce qu’il avait toujours été : un poète de l’image et du son.
« Tanx » est plus funk et plus complexe dans ses arrangements que « The Slider » ou « Electric Warrior ». Les cordes arrangées par Flo et Eddie apportent une dimension orchestrale qui enrichit le son sans l’alourdir. La production de Tony Visconti, collaborateur fidèle de Bolan depuis les débuts, est plus dense que sur les albums précédents, avec une attention particulière à la texture et à la profondeur du mix.
« Tenement Lady » et « Rapids » sont deux des compositions les plus fortes de l’album, deux chansons qui illustrent les deux visages de Bolan : le poète surréaliste aux images improbables et somptueuses, et le compositeur pop qui sait exactement comment une mélodie doit se terminer pour qu’on veuille immédiatement la réentendre. Ces deux qualités coexistent rarement avec autant d’aisance chez le même artiste.
« Mister Mister » est la chanson la plus directement influencée par le funk américain de l’album, avec un groove qui doit autant à James Brown qu’au boogie glam que Bolan avait contribué à inventer. Cette ouverture vers la musique noire américaine est un trait constant de son travail : Bolan a toujours écouté Little Richard, Chuck Berry, Eddie Cochran, et ces influences traversent sa musique même dans ses moments les plus anglais et les plus excentriques.
La présence de Mickey Finn à la bongo et aux percussions donne à l’album une dimension rythmique supplémentaire qui éloigne la musique du format simple de la pop et la pousse vers quelque chose de plus complexe et de plus charnel. Finn est souvent le parent pauvre dans les études de T. Rex, un musicien dont la contribution visuelle et musicale est moins spectaculaire que celle de Bolan mais qui participe à la création d’un son reconnaissable.
Marc Bolan sera tué dans un accident de voiture en septembre 1977, deux semaines avant son trentième anniversaire. Sa mort prématurée interrompt une carrière qui connaissait une renaissance après quelques années difficiles, et fige son image dans celle du roi du glam rock des années soixante-dix. « Tanx » est l’un des albums de la période glorieuse, moins célèbre que « Electric Warrior » mais portant la même énergie créative, la même confiance dans le pouvoir des mots et des guitares électriques de faire surgir la joie.
Le glam rock que Bolan incarne avec T. Rex est un phénomène britannique spécifique, né dans un contexte social et culturel particulier : la Grande-Bretagne grise et économiquement difficile du début des années soixante-dix, où les jeunes cherchaient de l’évasion et de la couleur. Bolan leur a offert les deux avec une générosité et une exubérance qui restent communicatives cinquante ans après les faits. Mettre « Tanx » sur la platine aujourd’hui, c’est encore sentir quelque chose de cette énergie.
Tony Visconti parlera plus tard de ces sessions comme de parmi les plus créatives auxquelles il a participé. Bolan arrivait en studio avec des idées à moitié formées et les complétait dans l’instant, en dialogue avec les musiciens et le producteur. Cette façon de travailler est risquée, elle peut produire des résultats inégaux, mais elle peut aussi produire des moments d’une fraicheur et d’une originalité que la planification soigneuse n’aurait jamais permis.
La pochette de « Tanx » avec ses palmiers et son rose tropicaux résume bien l’esthétique Bolan : le kitsch assumé, la couleur pour la couleur, la joie comme philosophie esthétique. Il ne cherche pas à être profond dans ses images visuelles, il cherche à être beau et drôle et surprenant. Ce sens de la légèreté est une vertu sous-estimée dans le rock, qui a souvent tendance à se prendre au sérieux à l’excès.
La carrière de T. Rex dans sa totalité représente l’un des phénomènes pop les plus fascinants du Royaume-Uni des années soixante-dix. Une star qui monte, illumine et disparaît en moins d’une décennie, laissant une discographie d’une richesse qui continue à surprendre ceux qui la découvrent. « Tanx » est une pièce de ce puzzle, pas la plus célèbre, mais une des plus attachantes dans sa façon de ne pas chercher à être autre chose que ce qu’elle est.
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