Il y a dans l’histoire du rock quelques pochettes d’albums qui résument instantanément une époque, une esthétique, une révolution culturelle. La pochette d’Aladdin Sane est l’une d’elles : David Bowie avec cette foudre rouge et bleue peinte sur le visage par le maquilleur Pierre La Roche, les épaules nues, la peau d’une blancheur lunaire, les yeux dissymétriques – un oeil normal, l’autre dilaté depuis cet accident d’enfance au cours duquel son ami George Underwood l’avait frappé dans un contexte de rivalité adolescente qui avait paradoxalement créé l’une des caractéristiques les plus fascinantes de son apparence. Cette image, photographiée par Brian Duffy, est devenue l’une des icones visuelles les plus reproduites du vingtième siècle.
Aladdin Sane (1973) est souvent décrit comme « Ziggy Stardust goes to America » – Ziggy Stardust qui débarque en Amérique. Bowie avait tourné aux États-Unis avec le Ziggy Stardust show et avait absorbé dans ses chansons les images et les atmosphères du pays qui l’avait accueilli : les freeways de Los Angeles, les drugstores de New York, les villes américaines vues depuis les fenêtres de cars de tournée. Cette Amérique-là – plus sordide, plus violente, plus désenchantée que la légende – est la matière première d’Aladdin Sane.
« Watch That Man » ouvre l’album avec un rock’n’roll survitaminé qui capte immédiatement l’énergie chaotique de la scène rock américaine que Bowie avait observée. « Drive-In Saturday » est une ballade nostalgique d’un futur imaginaire, avec une mélodie qui évoque les doo-wop des années cinquante vue depuis un monde post-apocalyptique. « Panic in Detroit » – qui doit quelque chose a l’histoire d’Iggy Pop et des turbulences politiques de Détroit, ville d’où venaient les Stooges et le MC5 – est un rock sauvage et angoissé sur lequel Bowie chante avec une urgence qu’on n’entendait pas dans le personnage plus contrôlé de Ziggy.
Mais le morceau central de l’album est « Aladdin Sane (1913-1938-197?) » – le titre avec son sous-titre de dates qui évoquent les deux guerres mondiales et un présent incertain. Ce morceau est une démonstration absolue du talent de Mike Garson, le pianiste que Bowie avait recruté pour la tournée américaine. Garson venait du jazz et du jazz d’avant-garde – il avait joué avec des musiciens expérimentaux de la côte Est – et sa contribution au titre « Aladdin Sane » est un solo de piano qui échappe complètement aux conventions du rock : atonal, expressionniste, qui semble surgir d’un espace-temps différent. Bowie avait simplement dit a Garson de jouer ce qu’il voulait, et Garson avait joué quelque chose d’absolument inattendu.
« The Jean Genie » – sorti en single avant l’album et déja un hit mondial – est le boogie rock le plus direct que Bowie ait jamais enregistré, une ode a Iggy Pop (Jean Genie étant une référence a Jean Genet et un portrait de l’attitude iggyesque) avec un riff de guitare de Mick Ronson qui est l’un des plus mémorables de l’ère glam. « Cracked Actor » évoque Hollywood et ses rituels de prostitution avec un texte brillamment cynique. Et « Lady Grinning Soul », qui ferme l’album, est peut-etre la chanson la plus belle que Bowie ait enregistrée dans cette période – une ballade romantique d’une sophistication mélodique qui préfigure les élégances orchestrales de Young Americans.
Mick Ronson, le guitariste du Spiders from Mars, est a son sommet sur cet album. Ses arrangements de cordes pour « Lady Grinning Soul » et d’autres titres montrent un musicien qui avait absorbé les leçons d’arrangeurs comme George Martin et qui les appliquait dans un contexte rock avec un talent naturel exceptionnel. Ronson n’était pas seulement un guitariste – il était un collaborateur créatif essentiel dont la mort prématurée en 1993 a privé la musique britannique d’une voix irremplaçable.
Aladdin Sane a été numéro un au Royaume-Uni. Il a consolidé la stature internationale de Bowie comme l’artiste le plus inventif et le plus courageux de sa génération, celui qui non seulement changeait de personnage mais qui transformait en cours de route les paramètres de ce qu’on pouvait faire dans le rock. L’image de la foudre sur le visage est devenue un symbole transculturel repris dans la mode, le cinéma, la publicité – un geste visuel minimal qui contenait toute une révolution.
La production d’Aladdin Sane est l’oeuvre de Ken Scott, qui avait déja produit Ziggy Stardust avec Bowie et qui connaissait parfaitement les exigences sonores du groupe. Scott savait comment capturer l’énergie des Spiders from Mars en studio sans la domestiquer, comment permettre a la guitare de Ronson d’avoir la puissance qu’elle avait sur scène tout en conservant la clarté nécessaire pour que les détails – les ornements pianistiques de Garson, les harmonies vocales, les dynamiques subtiles – soient audibles. La production d’Aladdin Sane a ce son caractéristique de l’early seventies british rock : chaud, dense, avec une présence physique immédiate.
La tournée mondiale qui a accompagné Aladdin Sane – aux États-Unis, au Japon, en Europe – a été documentée dans des photos et des films qui montrent Bowie au sommet de sa puissance scénique. Les concerts japonais en particulier ont laissé une trace culturelle profonde dans le pays, ou le Bowie de cette époque est devenu une référence dans la mode et dans l’art visuel. L’Aladdin Sane japonais – avec ses costumes conçus par Kansai Yamamoto, la rencontre entre le glam rock britannique et l’esthétique visuelle japonaise – est un chapitre a part dans l’histoire de la culture mondiale.
Aladdin Sane a été réédité et remasterisé plusieurs fois au cours des décennies, et chaque réédition a trouvé un nouveau public. C’est l’indicateur le plus fiable de la valeur durable d’un album : non pas les ventes initiales ou les critiques de l’époque, mais la capacité a continuer de toucher des auditeurs qui découvrent la musique sans le contexte culturel dans lequel elle a été créée. L’éclair sur le visage de Bowie continue de fasciner les nouvelles générations.
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