1977 Album

Low

par David BOWIE

4,5
Sortie 1977

Il arrive dans les carrières artistiques des moments où un artiste décide de tout recommencer depuis zéro, d’effacer les attentes accumulées et les succès passés pour chercher quelque chose qui n’a pas encore de nom. David Bowie a fait ça plusieurs fois au cours de sa carrière, mais jamais de façon aussi radicale et aussi conséquente qu’en 1976-77, quand il s’est installé à Berlin avec Brian Eno et Tony Visconti pour enregistrer les trois albums qui allaient définir une nouvelle période de son oeuvre. « Low », sorti en janvier 1977, est le premier de ces albums, et il est l’un des tournants les plus importants de toute l’histoire du rock.

Brian Eno, qui travaillait depuis le milieu des années soixante-dix à l’élaboration d’un style musical qu’il allait bientôt appeler « ambient music », est le collaborateur essentiel de cet album. Sa façon de penser le son comme un environnement plutôt que comme une mélodie, de construire des atmosphères plutôt que des chansons, a influencé Bowie de façon profonde. « Low » est l’album qui dit le mieux ce que cette influence a produit quand elle a rencontré les propres instincts de Bowie pour la transformation et le déguisement.

L’album est structuré en deux parties qui pourraient appartenir à deux disques différents. La face A contient des chansons courtes, fragmentées, avec des structures minimalistes et des textes souvent réduits à quelques phrases ou quelques mots. La face B est presque entièrement instrumentale, une suite de compositions atmosphériques qui explorent le territoire de la musique ambient que Eno était en train d’inventer.

« Speed of Life » ouvre l’album sans introduction, avec un riff de synthétiseur qui entre directement et une batterie qui frappe avec une précision robotique. Il n’y a pas de paroles, juste une musique qui dit quelque chose sur la vitesse et l’absence de repos. En 1977, cette ouverture est presque une provocation : personne ne s’attendait à ce que David Bowie revienne avec ça.

« Sound and Vision » est la chanson la plus accessible de la face A, celle qui se rapproche le plus de la structure conventionnelle d’une chanson pop. Mais même ici, quelque chose est différent : les paroles n’arrivent qu’après deux minutes et demie de musique instrumentale, la mélodie est moins affirmée que dans les Bowie précédents, et le son de production crée une distance qui fait que la chanson semble venir d’un endroit plus froid et plus distant.

« Breaking Glass » et « Be My Wife » montrent des aspects différents du Bowie de cette période : le premier plus tendu et plus fragmenté, le second plus directement lyrique et mélancolique. « Be My Wife » est peut-être la chanson la plus personnellement sincère de l’album, une demande simple et directe qui contraste avec l’abstraction de la plupart des autres morceaux.

« Always Crashing in the Same Car » est l’une des compositions les plus hypnotiques de l’album, construite sur un groove répétitif qui évolue très lentement sur plusieurs minutes. La voix de Bowie y est plus basse et plus intime que d’habitude, presque parlée par moments, créant une atmosphère de confidence qui tranche avec la grandiloquence théâtrale de ses albums glam des années précédentes.

« Warszawa », qui ouvre la face B, est la pièce la plus emblématique de la dimension ambient de l’album. Composée par Bowie et Eno, elle est construite autour d’une mélodie vocale sans paroles et d’une texture de synthétiseurs qui évoluent lentement sur neuf minutes. Elle a été inspirée par un bref passage à Varsovie que Bowie avait fait en train, et elle capture quelque chose de l’atmosphère d’une ville de l’Est européen sous régime communiste : la beauté et la tristesse simultanées d’un espace humain contraint.

« Subterraneans » ferme l’album avec une pièce qui utilise le saxophone de Bowie dans un registre grave et mélancolique. C’est l’instrument le plus personnel de son répertoire, celui qu’il joue depuis l’adolescence, et son utilisation sur cette chanson dit que derrière toutes les expérimentations et les transformations, il y a un musicien qui ressent profondément ce qu’il crée.

« Low » a été incompris par beaucoup lors de sa sortie, y compris par RCA Records qui espérait un autre « Young Americans ». Il a fallu du temps pour que son importance soit reconnue. Aujourd’hui, il est unanimement considéré comme l’une des oeuvres majeures du rock, un album qui a ouvert des possibilités que la musique populaire explorait encore des décennies plus tard.

La trilogie berlinoise de Bowie, complétée par « Heroes » en 1977 et « Lodger » en 1979, est l’une des séquences artistiques les plus audacieuses de toute l’histoire du rock. « Low » en est le point de départ, l’album qui a posé les règles d’un jeu que les deux suivants allaient développer. L’influence de ces trois albums sur la musique qui a suivi est immense : le post-punk, la new wave, la musique électronique de danse, l’ambient music ont tous absorbé quelque chose de ce que Bowie et Eno avaient créé dans ce studio de Berlin. Joy Division, Kraftwerk, New Order, Talking Heads : autant de groupes qui doivent quelque chose à « Low », certains directement, d’autres par des chemins détournés. La musique populaire du dernier quart du vingtième siècle est impensable sans cet album.

La note des passionnés

4,5 /5

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