Si « The Idiot » était l’exploration de l’ombre et de l’introspection, « Lust for Life », enregistré avec David Bowie quelques mois plus tard en 1977 à Berlin, est son contrepoint lumineux. L’album est plus rapide, plus direct, plus physique, avec une énergie qui dit le goût de vivre malgré tout, l’affirmation de la présence dans le monde contre toutes les forces qui tendent à l’effacer. Ce titre, « Lust for Life », est l’une des déclarations les plus directes qu’un album de rock puisse faire : l’envie de vivre, de bouger, d’être là, maintenant, avec tout ce que ça implique de risque et de joie.
« The Passenger » est la chanson la plus connue de l’album et l’une des grandes chansons du rock des années soixante-dix. Construite sur un riff de guitare arpeggié de Ricky Gardiner qui est immédiatement mémorisable, elle développe une image de mobilité perpétuelle : le passager qui regarde défiler le monde depuis la vitre d’un véhicule en mouvement, ni conducteur ni piéton mais quelqu’un qui traverse sans s’arrêter. Cette image dit quelque chose sur la façon dont Iggy Pop vivait à cette période de sa vie, entre Berlin et Los Angeles, toujours en mouvement, toujours observant depuis l’extérieur.
La chanson titre ouvre l’album avec un rythme de batterie que Carlos Alomar, guitariste de Bowie, avait créé en tapant sur le bureau d’un studio. Ce rythme, qui imite la pulsation d’un train en marche, donne au morceau une énergie cinétique irrésistible. Iggy Pop chante dessus avec une conviction et une joie qui font que les premières secondes de « Lust for Life » sont parmi les plus excitantes du rock de la décennie.
« Tonight » est la face plus tendre et plus mélancolique de l’album, une ballade qui parle de la nuit et de ses possibilités avec une douceur et une nostalgie qui contrastent avec l’énergie des morceaux plus rock. Bowie en a enregistré une version pour son album « Tonight » en 1984, et la comparaison entre les deux versions illustre parfaitement la différence entre la version brute originale et la relecture plus soignée.
« Success » est l’un des morceaux les plus optimistes que le duo Bowie-Iggy ait créés ensemble, une célébration de la perspective d’un avenir meilleur avec un groove funk qui fait avancer le morceau avec une légèreté joyeuse. La façon dont Iggy chante ce texte dit qu’il y croit vraiment, que cette joie n’est pas feinte ni calculée mais authentique.
« Neighborhood Threat » et « Turn Blue » montrent des aspects plus sombres et plus complexes de l’album, des morceaux qui explorent des territoires plus tendus tout en maintenant l’énergie générale de l’ensemble. Cette variété de tempéraments est ce qui fait de « Lust for Life » un album riche et différent de « The Idiot » malgré les ressemblances dans les conditions d’enregistrement et les collaborateurs impliqués.
Ricky Gardiner à la guitare apporte quelque chose d’essentiel à cet album. Son jeu, plus direct et plus rock que ce qu’on entend sur « The Idiot », donne à « Lust for Life » une dimension physique que le premier album n’avait pas au même degré. Les guitares sonnent avec une présence et une clarté qui font que l’album semble immédiatement plus accessible tout en restant aussi ambitieux dans ses intentions.
Hunt Sales et Tony Sales à la batterie et à la basse forment une section rythmique d’une efficacité et d’une énergie remarquables. Ils viennent tous deux d’une tradition musicale américaine plus directe que celle des musiciens de studio berlinois, et leur contribution donne à l’album une nervosité et une urgence qui disent l’Amérique autant que l’Allemagne.
La publicité que « Lust for Life » a reçue des décennies après sa sortie, notamment grâce à son utilisation dans le film « Trainspotting » de Danny Boyle en 1996, a introduit l’album à des générations qui n’étaient pas nées quand il a été enregistré. Cette longévité dit quelque chose sur la qualité intemporelle de l’oeuvre : une chanson qui peut traverser le temps et les contextes sans perdre sa force est une grande chanson.
L’influence de « Lust for Life » sur la culture populaire a pris des formes inattendues. La chanson titre, utilisée dans le film « Trainspotting » de Danny Boyle en 1996, est devenue paradoxalement un hymne d’énergie et de vie alors que le film traitait de l’addiction. Cette réappropriation culturelle dit quelque chose sur la polyvalence de la chanson : elle contenait suffisamment d’énergie et d’optimisme fondamental pour survivre à des contextes que son créateur n’avait pas envisagés. Iggy Pop lui-même a accompagné la chanson dans des publicités de croisières, autre ironique voyage. « Lust for Life » existe désormais dans un espace culturel qui dépasse largement ce que Bowie et Iggy avaient créé dans ce studio berlinois.
La vitalité de Iggy Pop dans les décennies qui ont suivi « Lust for Life » est l’une des histoires les plus réjouissantes du rock. Loin de s’essouffler après la période berlinoise, il a continué à créer et à surprendre, enregistrant des albums avec des partenaires aussi différents que Steve Jones des Sex Pistols, Don Was et Hal Willner. À chaque décennie, il a trouvé une façon de rester pertinent sans se trahir ni se répéter. Cette longévité a été alimentée par l’énergie que « Lust for Life » documente : l’envie fondamentale d’être là, de participer, de bouger.
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