Sortie 1970

The Stooges. Hollywood, Californie, mai et juin 1970. Dix jours de sessions au studio Elektra Sound Recorders. Le groupe arrive avec ses amplis Marshall pousses a fond, son energie brute comme un chien en laisse qui attend d’etre lache, et une vision de ce que le rock and roll doit etre : direct, immediat, physique, sauvage. « Fun House » est le resultat. C’est l’un des albums les plus influents jamais enregistres et l’un des moins compris de son epoque.

Iggy Pop, de son vrai nom James Newell Osterberg Jr., est ne a Muskegon au Michigan en 1947. Il a commence a jouer de la batterie dans des groupes de garage avant de devenir chanteur des Stooges en 1967. Sur scene, son comportement est une performance artistique totale qui ne ressemble a rien de connu. Il se roule par terre. Il plonge dans le public. Il se taille les bras avec des tessons de bouteille. Il peint son torse de beurre de cacahuete. Chaque concert est un evenement imprevisible.

La decision d’enregistrer l’album en conditions de concert, groupe en live dans la salle et chanteur seul dans sa cabine, est du producteur Don Gallucci. Gallucci, connu pour avoir ete l’organiste des Kingsmen sur « Louie Louie » a l’age de quinze ans, comprend que les Stooges ne peuvent pas etre captures autrement. Il faut enregistrer l’energie directement, sans la laisser se refroidir entre la prise et la suivante. Le resultat est un son d’une immediateté et d’une presence qui restent uniques cinquante ans plus tard.

Ron Asheton joue de la guitare avec un sens du riff qui va creer une genealogie directe jusqu’au punk rock de 1976-1977. Ses lignes sont repetitives, hypnotiques, d’une economie absolue qui dit plus avec trois notes que d’autres avec trente. Dave Alexander tient la basse avec une lourdeur groovante qui ancre tout le son dans un sol tres concret. Scott Asheton, frere de Ron, frappe sa batterie comme si chaque mesure etait la derniere de sa vie.

Et puis, a mi-parcours de l’album, entre Steve Mackay au saxophone. Mackay joue du free jazz, influences par Ornette Coleman et Albert Ayler, avec une liberte totale qui ouvre l’album sur des territories absolument inattendus. Sur « 1970 », son saxophone dialogue avec les guitares dans une conversation qui n’obeit a aucune des regles du rock traditionnel. C’est l’element qui distingue definitivement « Fun House » de tout ce qui existait avant et qui explique une partie de son influence durable.

« Down on the Street » ouvre l’album avec une introduction de quatre-vingt-dix secondes qui installe le decor immediatement. Le riff de Ron Asheton descend et monte en boucle pendant qu’Iggy marmonne les paroles d’une voix qui semble venir de sous la terre. Puis la batterie entre et tout s’emballe. C’est l’un des openings les plus remarquables de toute la discographie rock de 1970.

« Loose » est une declaration d’intention artistique autant qu’un morceau de rock. « I’ll stick it deep inside » chante Iggy, et personne n’est certain de ce dont il parle exactement, mais la conviction de l’interpretation laisse entendre que c’est important. « T.V. Eye » est une plainte rythmique d’une energie communicative irresistible, son titre issu de l’argot americain pour designer l’oeil du viseur. « Dirt » ralentit le tempo pour installer une atmospherre de menace douce et lourde.

Le morceau titre « Fun House » commence comme un boogie blues conventionnel avant de muter progressivement en quelque chose d’autre. Mackay entre, la structure s’effondre gentiment, et l’ensemble bascule dans une improvisation collective d’une rare cohesion malgre l’apparence chaotique. « L.A. Blues » conclut l’album par cinq minutes de bruit pur, de saxophone libre, de guitare distordue et de voix gutturale. C’est une cloture radicale et courageuse pour un album deja tres eloigne des standards commerciaux de l’epoque.

Elektra Records a vendu peu d’exemplaires de « Fun House » a sa sortie en juillet 1970. Les radios n’en voulaient pas. Les maisons de disques concurrentes regardaient Elektra avec incredulite. Et pourtant, les musiciens qui ont entendu cet album en ont ete transformes. Les New York Dolls, les Ramones, les Sex Pistols, les Clash, Kurt Cobain : tous ont cite « Fun House » comme une reference fondatrice. C’est l’album qui prouve que le rock peut etre art radical sans trahir son essence populaire.

Iggy Pop et les Stooges ont invente quelque chose dont le monde n’avait pas encore conscience. Une forme d’expression musicale qui place la verite physique et emotionnelle au-dessus de la technique et de la production. Une philosophie du rock as raw power, pour reprendre le titre de leur troisieme album, qui va illuminer les decennies suivantes. « Fun House » est le prototype parfait de cette philosophie.

Sur X : @IggyPop

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Fun House