Kick Out the Jams, MC5 (1969) : le rock comme acte politique
Fevrier 1969. Un album live sort sur Elektra Records et sonne comme une bombe. Pas une metaphore : Kick Out the Jams du MC5 sonne litteralement comme une explosion, comme une detonation sonore qui veut faire tomber les murs, briser les vitres, reveiller les morts. Le MC5, fonde a Detroit, Michigan, en 1964 par Wayne Kramer et Fred « Sonic » Smith, est a cette date le groupe de rock le plus radical et le plus politiquement engage d’Amerique. Pas engage dans le sens ou Dylan est engage : pas de chansons de protestation avec une guitare acoustique et une harmonica, pas de metaphores poetiques sur la liberte et l’injustice. Engage dans le sens ou chaque concert est un acte de contestation culturelle et politique, ou la musique est un outil de transformation sociale, ou monter sur scene et jouer fort et vite et sans compromis est en soi une declaration de guerre contre l’ordre etabli.
La philosophie du MC5 est formulee avec une clarte absolue par leur manager John Sinclair, figure centrale du collectif White Panther Party : la musique comme revolution, le rock comme arme, le concert comme meeting politique. Sinclair croit que la culture est le champ de bataille de l’epoque, que le gouvernement americain a compris depuis longtemps que la jeunesse qui ecoute du rock est une jeunesse potentiellement rebelle, et que donc l’acte de faire de la musique puissante et transgressive est intrinsecquement un acte de resistance. Cette vision n’est pas naive : elle correspond a une realite politique tres concrete de l’Amerique de 1968-69, annee des assassinats de Martin Luther King et de Bobby Kennedy, annee des conventions democratiques de Chicago ou la police massacrait les manifestants dans la rue pendant que les delegues votaient a l’interieur.

La Grande Ballroom de Detroit : berceau du rock protestataire
L’album est enregistre les 30 et 31 octobre 1968 a la Grande Ballroom de Detroit, la salle de concert qui est le coeur battant de la scene rock underground de la ville. Le MC5 y joue regulierement devant un public de jeunes Detroitiens qui partagent la vision politique et musicale du groupe. Ce public fait partie du spectacle : on l’entend crier, applaudir, chanter avec le groupe. Il n’est pas spectateur mais participant, co-createur d’une experience collective qui est autant un meeting politique qu’un concert de rock. Rob Tyner, le chanteur, est un performeur d’une intensite et d’une presence scenique comparables aux plus grands : il bouge, il hurle, il exhorte, il defie. Wayne Kramer et Fred Smith jouent leurs guitares comme des armes, avec une energie et une precision qui font du son du MC5 quelque chose d’unique dans le paysage rock americain de 1969 : une fureur qui a de la technique, une technique au service de la fureur.
« Ramblin’ Rose », « Kick Out the Jams », « Come Together », « Rocket Reducer No. 62 », « Borderline », « Motor City Is Burning » (un blues de John Lee Hooker), « I Want You Right Now », « Starship » : huit morceaux pour soixante-huit minutes de musique. Ce n’est pas un album pop. Ce n’est pas un album fait pour passer a la radio ou pour plaire aux animateurs de plateau television. C’est un document de combat, une declaration d’independance artistique et politique enregistree devant un public complice, a une epoque ou tout semblait possible et ou la musique semblait reellement capable de changer les choses.
Le MC5 ne changera pas le monde. Mais il changera la musique. Son influence directe sur le punk rock qui eclate en 1976-77 a New York et a Londres est immense et largement reconnue. Les Stooges d’Iggy Pop, compagnons de route du MC5 dans la scene underground de Detroit, completent cette genealogie. Sans MC5, pas de Ramones. Sans MC5, pas de Sex Pistols. Sans MC5, peut-etre pas de punk du tout. Et sans punk, l’histoire du rock des quarante dernieres annees serait entierement differente. Pour tout cela, Kick Out the Jams merite sa place parmi les albums les plus importants de l’histoire du rock, ceux dont l’influence depasse largement leur succes commercial immediat et qui constituent les jalons invisibles mais essentiels de toute genealogie serieuse de la musique populaire americaine.
Le contexte de Detroit en 1968-69 est essentiel pour comprendre la radicalite du MC5. La ville est au bord de l’effondrement apres les emeutes raciales de 1967, qui ont fait quarante-trois morts et des milliers de blesses, detruisant des pans entiers de la ville. L’industrie automobile, qui avait fait la richesse de Detroit, commence a montrer les premiers signes du declin qui va emporter la ville dans les decennies suivantes. Les jeunes Detroitiens qui remplissent la Grande Ballroom savent qu’ils vivent dans une ville en crise, dans un pays en guerre, dans une epoque de tensions extremes. La musique du MC5 n’est pas la bande-son d’une utopie comme peut l’etre le rock de San Francisco : c’est la bande-son d’une realite dure et presente, d’une colere qui a des raisons concretes d’exister. Cette difference explique pourquoi Kick Out the Jams sonne differemment de tout ce que la Californie produisait au meme moment.
L’heritage du MC5 dans le paysage musical contemporain est bien plus large qu’on ne le reconnait generalement. Au-dela du punk, leur influence s’etend au metal, au noise rock, a l’indie rock des annees 80 et 90, a toutes ces musiques qui ont choisi la confrontation et l’inconfort plutot que la seduction et le compromis. Sonic Youth, le groupe new-yorkais des annees 80, cite directement le MC5 comme reference fondatrice. Wayne Kramer, le guitariste, continuera apres la dissolution du groupe a militer et a faire de la musique, prouvant que la conviction politique qui animait le MC5 n’etait pas une pose de jeunesse mais un engagement veritable. Son autobiographie, publiee en 2018, raconte l’histoire du groupe avec une clarte et une honneterete qui n’embellissent rien et n’excusent rien, et qui rendent le groupe encore plus sympathique et plus humain qu’il ne l’est deja dans sa musique.
« Le MC5 a compris avant tout le monde que le rock pouvait etre un acte politique. Kick Out the Jams est le premier manifeste du rock comme arme de liberation. » (Lester Bangs, Creem Magazine)
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