Il y a des albums qui arrivent trop tôt pour leur époque et qui doivent attendre plusieurs années avant que leur importance soit reconnue. « Go Girl Crazy! » des Dictators, sorti en mars 1975, est de ceux-là. Enregistré un an avant que le punk explose à New York avec Television, Patti Smith et les Ramones, il contient déjà tous les ingrédients de cette révolution : l’attitude, l’humour, la vitesse, le refus du sérieux grandiloquent du rock progressif, la célébration de la culture populaire américaine la plus banale et la plus joyeuse. Les Dictators n’ont pas fait le punk. Ils ont fait quelque chose qui ressemblait tellement au punk que le punk n’avait plus qu’à arriver pour que tout le monde comprenne ce que les Dictators avaient dit deux ans plus tôt.
Le groupe vient du Bronx, de ce New York des années soixante-dix qui n’est pas encore celui des artistes de SoHo ni des clubs de CBGB mais celui des gosses qui ont grandi avec les comics Marvel, les films de série B et le wrestling. Ross « the Boss » Friedman à la guitare, Scott « Top Ten » Kempner à la guitare également, Andy « Adny » Shernoff à la basse et à la plume : les Dictators ont des pseudonymes qui sonnent comme des personnages de série télévisée et c’est exactement l’effet recherché. Handsome Dick Manitoba au chant est une invention collective du groupe, un personnage de showman et de provocateur qui distille toute la tradition du rock and roll americain dans sa forme la plus exubérante et la plus sans-gêne.
Sandy Pearlman, qui produit l’album, avait déjà produit Blue Öyster Cult et comprenait exactement ce que les Dictators cherchaient à faire. Sa production est dense et sèche, sans réverbération excessive ni ornements inutiles, avec les guitares en avant et la batterie qui propulse sans jamais s’emballer. C’est un son de rock and roll pur, enregistré comme si la salle de concert était à deux pas du studio.
« (I Live for) Cars and Girls » dit tout dès les premières secondes. Les Dictators célèbrent les obsessions de l’adolescence américaine avec un enthousiasme sincère et une ironie affectueuse. Ce n’est pas de la dérision : c’est de l’amour pour la culture populaire, pour les drive-ins et les hamburgers et les voitures aux chromes brillants et les filles aux cheveux défaits dans le vent. Chuck Berry avait inventé cette chanson en 1955. Les Dictators la réinventent en 1975 avec vingt ans de rock and roll supplémentaires dans les veines.
« The Next Big Thing » est peut-être la chanson la plus consciente d’elle-même de l’album, un commentaire sur le business du rock qui se présente comme sa propre prophétie. Les Dictators savent qu’ils font quelque chose qui va compter, et ils le disent avec la confiance légèrement arrogante d’un groupe qui n’a pas encore été validé par l’industrie mais qui n’a pas besoin de cette validation pour savoir ce qu’il vaut.
« Weekend » est une power-pop parfaite, deux minutes et quelque secondes de joie pure et de mélodie efficace. La chanson montre que les Dictators peuvent écrire de vraies chansons avec de vrais refrains, pas seulement des exercices d’attitude. Cette capacité mélodique est ce qui distingue les bons groupes proto-punk des imitateurs qui ont la posture sans la substance.
« Two Tub Man » et « Master Race Rock » sont plus rugueuses, plus directes, avec cette énergie de performance live qui fait que le disque ressemble à un concert capturé plutôt qu’à un enregistrement de studio soigneusement construit. Les Dictators aimaient jouer en concert, et ça s’entend dans chaque mesure de ces chansons.
Dum Dum Boys : avant les Ramones, avant Television, avant le punk new-yorkais tel qu’on l’a connu, les Dictators ont posé les fondations d’une esthétique qui allait dominer la seconde moitié de la décennie. Ils ne le savaient peut-être pas exactement, ou peut-être qu’ils s’en doutaient. « Go Girl Crazy! » contient en tout cas quelque chose d’irréductiblement nouveau dans le paysage de 1975 : une façon d’être rock and roll sans révérence, sans distance, sans le poids des ambitions conceptuelles qui alourdissaient tant de leurs contemporains.
L’album n’a pas eu le succès commercial qu’il méritait à sa sortie. Asylum Records ne savait pas trop quoi en faire, et le public n’était pas encore préparé à cette énergie-là. Mais les musiciens qui l’ont entendu à l’époque ont su exactement quoi en penser. Johnny Ramone a dit que les Dictators l’avaient influencé. Joey Ramone aussi. Quand les Ramones vous créditent comme une influence, c’est que vous avez fait quelque chose qui compte.
L’influence des Dictators sur le punk new-yorkais qui a suivi est documentée et reconnue par ceux qui ont participé à cette scène. Mais leur influence va au-delà du punk : leur façon de mêler l’humour et le rock, de traiter la culture populaire américaine comme un sujet légitime pour la chanson, de refuser le sérieux grandiloquent sans pour autant manquer de substance musicale, a influencé des artistes aussi différents que les Ramones, les Beastie Boys et Weezer. « Go Girl Crazy! » est le document fondateur de cette tradition, l’album qui a dit qu’on pouvait être rock and roll et rigolo sans se contredire.
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