L’histoire de l’enregistrement de « The Modern Lovers » est l’une des plus particulières du rock américain. Ces chansons ont été enregistrées en 1972 à Los Angeles, produites par John Cale pour Warner Bros. Records, qui a finalement refusé de les sortir parce qu’elles ne correspondaient à rien de ce que l’industrie musicale produisait à ce moment-là. Trop simples, trop directes, trop différentes du son californien sophistiqué de l’époque. Quatre ans plus tard, en 1976, Beserkley Records, un petit label indépendant de Berkeley, a publié ces enregistrements sous le nom « The Modern Lovers », et le monde a enfin entendu ce que Jonathan Richman avait fait en 1972. Le décalage entre l’enregistrement et la publication n’a pas affaibli la musique. Il l’a rendue prophétique.

Jonathan Richman avait grandi à Boston, dans la banlieue de Natick, et avait été transformé par une découverte musicale fondatrice : les Velvet Underground. Il avait vu le groupe en concert plusieurs fois, avait compris quelque chose dans leur musique que d’autres n’avaient pas encore saisi, et avait décidé de former un groupe qui pousserait dans la même direction mais avec ses propres obsessions. Ces obsessions, elles sont partout dans les chansons de « The Modern Lovers » : les autoroutes de la banlieue de Boston, les sorties de rocade, les fast-foods, la télévision, les filles inaccessibles, la culture pop américaine dans sa forme la plus banale et la plus fascinante.

« Roadrunner » est l’une des chansons les plus importantes du rock américain des années soixante-dix, même si elle n’a pas été connue immédiatement de tout le monde. Richman conduit sur la Route 128, la rocade de Boston, la radio allumée, et chante cet acte ordinaire avec une extase qui dit quelque chose d’essentiel sur l’Amérique et sur la liberté telle qu’elle s’exprime dans sa forme la plus quotidienne. « Roadrunner once, twice, three times, I’m in love with modern moonlight » : sept mots après la virgule qui contiennent plus d’émotion et plus d’idées que des couplets entiers de la plupart des chansons de l’époque. Cette chanson est considérée par beaucoup comme l’une des premières chansons punk, non pas par son agressivité mais par sa radicalité formelle : deux accords, une ligne directe, une vérité nue.

« Pablo Picasso » est la chanson la plus étrange et la plus mémorable de l’album après « Roadrunner ». Richman y observe que Pablo Picasso ne se faisait jamais traiter de « pauvre type » par les femmes qu’il rencontrait, et en tire une réflexion sur la séduction, l’art et le charisme. La chanson est drôle et sérieuse simultanément, ce qui est exactement la façon dont Richman voit le monde. David Bowie en a enregistré une version en 1976, ce qui dit quelque chose sur la façon dont les musiciens les plus perceptifs de l’époque ont réagi à cet album.

« Hospital » est une chanson sur les hôpitaux, sur la sensation de se retrouver dans cet espace entre la maladie et la guérison, entre le quotidien suspendu et la réalité ordinaire qui attend dehors. Richman la chante avec une simplicité et une honnêteté qui font de ce sujet improbable quelque chose d’universellement reconnaissable. C’est une qualité qu’il partage avec certains grands compositeurs pop : la capacité à trouver l’universel dans le particulier, à faire résonner l’expérience personnelle la plus banale comme si elle concernait tout le monde.

« She Cracked » et « Someone I Care About » montrent les différentes humeurs de l’album : la première est plus tendue et plus urgente, la seconde plus contemplative et plus tendre. Richman passe d’un registre à l’autre sans que la transition soit jamais artificielle, parce que les deux humeurs sont les siennes et qu’il les exprime toutes les deux avec la même sincérité totale.

La production de John Cale est volontairement minimale. Cale avait compris que les chansons de Richman n’avaient pas besoin d’ornements : elles étaient suffisamment fortes dans leur dépouillement pour que tout ajout risque de les affaiblir. Le son est cru, direct, avec les instruments enregistrés avec peu de traitement et beaucoup de présence. Cette crudité n’est pas un manque de moyens : c’est un choix artistique qui s’avère parfaitement juste.

L’influence de « The Modern Lovers » sur le punk et le post-punk qui ont suivi est documentée et reconnue. Les Ramones, qui enregistreront leur premier album en 1976, partageaient avec Richman le même amour de la simplicité et de la vitesse. Les Talking Heads, qui venaient eux aussi de la côte Est, partageaient sa façon de traiter la banalité du quotidien comme un territoire musical légitime. Jonathan Richman a ouvert une voie que des dizaines de groupes ont empruntée dans les années suivantes, et cet album enregistré en 1972 et publié en 1976 est le document de fondation de cette tradition.

Jonathan Richman a continué à enregistrer pendant des décennies après « The Modern Lovers », suivant sa propre trajectoire sans jamais chercher à reproduire le succès commercial ni à répondre aux attentes de ceux qui voulaient qu’il reste le musicien proto-punk qu’il avait été en 1972. Sa façon d’évoluer, de devenir de plus en plus acoustique et de plus en plus personnel, dit quelque chose sur l’intégrité artistique dans le monde du rock. Il a fait exactement ce qu’il voulait faire, et cet album en est le point de départ absolu.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

The Modern Lovers