Sortie 1970

The Velvet Underground. New York, 1970. Le quatrieme et dernier album du Velvet Underground avec Lou Reed. Un album que le label Cotillion a voulu « charge de hits », comme le dit le titre « Loaded », un disque calibre pour un succes commercial que les trois precedents avaient refuse d’aller chercher. Et pourtant, meme en cherchant deliberement la radio, meme en ecrivant des refrains et des maquettes, le Velvet Underground a cree deux des plus grandes chansons du rock : « Sweet Jane » et « Rock and Roll ». Le paradoxe absolu : en essayant d’etre populaire, ils ont fait leur album le plus inebranlable.

Lou Reed a fonde le Velvet Underground en 1965 avec John Cale, Sterling Morrison et Moe Tucker. Andy Warhol les avait pris sous son aile, leur avait fourni la chanteuse Nico pour leur premier album, avait concu la celebre pochette a la banane. Deux ans plus tard, Cale etait parti. Doug Yule l’avait remplace. L’architecte de la dissonance avant-gardiste avait cede la place a un musicien plus conventionnel. Le groupe avait perdu quelque chose d’irreplacable mais gagner une flexibilite qui allait permettre « Loaded ».

Moe Tucker, batteuse fondatrice dont le style minimaliste et les mallets de percussion a la place des baguettes traditionelles etaient une des signatures sonores du groupe, etait enceinte lors de l’enregistrement. Doug Yule a joue la plupart des parties de batterie sur l’album. Tucker est revenue pour quelques morceaux, mais « Loaded » est en grande partie un album sans elle au sens propre. Et pourtant son esprit est la, dans cette simplicite rythmique qui caracterise encore l’album.

« Sweet Jane » est la chanson rock parfaite. Une progression d’accords en trois parties, une melodie inoubliable, des paroles qui parlent de tout le monde et de personne en particulier, un pont qui ouvre une fenetre sur quelque chose de plus profond avant de refermer. Reed la chante avec une decontraction absolue qui masque la precision de l’ecriture. Sterling Morrison joue la guitare rythmique avec une economie remarquable. Doug Yule assure la basse avec une liberte melodique qui enrichit les harmonies sans jamais les alourdir.

« Rock and Roll » raconte l’histoire de Jenny, une jeune fille de Long Island dont la vie est sauvee par la radio. Elle entend du rock and roll pour la premiere fois et comprend que sa vie va changer. C’est la plus belle declaration d’amour jamais ecrite pour la musique elle-meme, et Reed la joue avec la conviction de quelqu’un qui sait exactement de quoi il parle. Le riff d’introduction, cinq notes repetees, est l’un des riffs les plus imites de toute la musique rock.

L’album contient aussi « Who Loves the Sun », une ouverture etonnamment ensoleilee et joyeuse qui ne ressemble a rien d’autre dans la discographie du groupe. Et « Oh! Sweet Nuthin' », une ballade country-folk d’une beaute melancolique qui cloture l’album avec une grace apaisante. Ces deux morceaux encadrent un album de contrastes : la lumiere et l’ombre, la jubilation et la tristesse douce, le rock brut et la tendresse acoustique.

Lou Reed a quitte le groupe quelques semaines avant la sortie de l’album, sans prevenir et sans explication publique. La raison exacte reste floue, mais les tensions au sein du groupe etaient apparemment insupportables. Il est parti pour une carriere solo qui allait l’amener deux ans plus tard au chef-d’oeuvre de « Transformer » et au tube mondial « Walk on the Wild Side ». Sa contribution au Velvet Underground reste cependant l’une des plus importantes de toute l’histoire du rock americain.

Sterling Morrison, guitariste silencieux et discret, est le liant de tout cet album. Sa guitare rythmique est tellement parfaite qu’elle devient invisible, comme un tapis sonore sur lequel les autres instruments evoluent librement. Morrison n’a jamais cherche la gloire ni le solo spectaculaire. Il cherchait le bon accord, la bonne dynamique, le bon placement dans le spectre sonore. Il l’a toujours trouve.

Cotillion Records, filiale d’Atlantic specialisee dans la soul et le rhythm and blues, ne savait pas vraiment quoi faire avec cet album. La promotion fut timide, les ventes decevantes. Et pourtant, dans les decennies qui ont suivi, « Loaded » s’est progressivement impose comme l’un des albums essentiels du rock americain. David Bowie, Patti Smith, Television, les Talking Heads : tous ont reconnu la dette artistique envers le Velvet Underground en general et « Loaded » en particulier.

Nico avait dit un jour que les Velvet Underground etaient « le meilleur groupe du monde ». Elle avait raison. Ils l’etaient en 1967 avec l’album a la banane, et ils l’etaient encore en 1970 avec cet album charge de hits qui ne sont pas des hits ordinaires mais des monolithes du rock eternel.

Sur X : @velvetnderground

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Loaded