Peut-être plus austère et dépouillé, plus efficace rythmiquement, que le précédent album, « Heroes » conserve la même structure mi-chantée, mi-instrumentale. La touche de Brian Eno devient plus présente et marquée, mais on retrouve aussi des titres pop admirables.

Hansa Studios et le Mur de Berlin

Hansa Tonstudio 2 à Berlin-Ouest se trouve à environ cinq cents mètres du Mur de Berlin, de l’autre côté de la Potsdamer Platz. En 1977, les miradors des gardes-frontières est-allemands sont visibles depuis les fenêtres du studio. Tony Visconti, ingénieur du son et producteur, a installé trois microphones à des distances croissantes de la scène vocale de Bowie pour capter différentes perspectives de sa voix. Cette expérience technique, combinée à l’atmosphère pesante du Berlin de la guerre froide qui s’infiltre dans le studio par les fenêtres, va donner à la chanson titre une dimension que personne ne pouvait anticiper.

David Bowie est à Berlin depuis 1976. Il fuit Los Angeles et ses excès, la paranoïa, la cocaïne, l’isolement. Il loue un appartement modeste à Schöneberg, dans un immeuble ordinaire, et essaie de mener une vie aussi normale qu’un rock star le peut. Il fait du vélo, visite les musées, mange dans les restaurants du quartier. Ce dépouillement volontaire est visible dans la musique qu’il crée pendant cette période : moins ostentatoire, plus directe, plus dure aussi.

Robert Fripp et la guitare de mur en mur

Robert Fripp, le guitariste de King Crimson, enregistre ses parties de guitare sur « Heroes » en se plaçant à l’autre bout du studio de Bowie, dos aux haut-parleurs, pour obtenir un feedback contrôlé. Les loops de Fripp, ses guitares en boucle qui montent et descendent avec une logique propre, sont le contrepoint parfait à la voix de Bowie sur la chanson titre. Cette chanson, qui commence doucement et monte progressivement jusqu’à un crescendo d’une intensité presque insoutenable, est peut-être la plus grande chanson que Bowie ait jamais enregistrée.

« Heroes » parle de deux amoureux qui se retrouvent chaque jour au pied du Mur. Tony Visconti, qui est à Berlin avec Bowie, aperçoit un couple qui s’embrasse dans l’ombre d’un mirador. L’image déclenche quelque chose chez Bowie : l’idée que l’amour, même temporaire, même impossible, même observé par des gardes-frontières, est un acte de résistance. « I, I will be king / And you, you will be my queen. »

David Bowie en concert
David Bowie en concert, l’une des figures les plus importantes de l’histoire du rock

Beauty and the Beast, Blackout, Sense of Doubt

Les faces instrumentales de l’album sont peut-être encore plus aventureuses que celles de « Low ». « Sense of Doubt » est une pièce de piano minimaliste, presque abstraite, qui semble rester suspendue entre deux notes pendant des minutes entières. « Moss Garden » introduit un koto japonais (Bowie a découvert la musique traditionnelle japonaise pendant ses séjours là-bas). « Neuköln » porte le nom d’un quartier de Berlin multiculturel et expose Carlos Alomar à la guitare dans des territoires harmoniques inhabituels pour la pop.

La trilogie berlinoise, « Low » (janvier 1977), « Heroes » (octobre 1977), « Lodger » (1979), est l’oeuvre la plus cohérente et la plus ambitieuse de David Bowie. Trois albums enregistrés dans un état d’esprit similaire, avec les mêmes collaborateurs (Eno, Visconti, Alomar), dans la même ville, pendant une période de trois ans qui correspondent à une tentative réelle de réinvention personnelle et artistique. Bowie n’a pas seulement changé de style : il a changé de vie. Et « Heroes » est le monument qui en témoigne le mieux.

La note des passionnés

4,5 /5

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Heroes