La carrière solo de Brian Eno, l’ex-monsieur synthé de Roxy Music, est des plus intéressantes ! Inventeur du style « ambient » qu’il n’aura de cesse de faire évoluer, il enregistre également des albums chantés d’une très grande richesse. Celui-là est peut-être le plus beau.

La sortie de Roxy Music et le laboratoire personnel

Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno quitte Roxy Music en 1973. Les raisons sont à la fois musicales et personnelles : une rivalité de plus en plus marquée avec Bryan Ferry sur la direction artistique du groupe, et une envie irrépressible d’explorer des territoires que Roxy Music ne peut pas ou ne veut pas atteindre. Eno emporte avec lui ses synthétiseurs, ses théories sur le hasard et la chance en musique, et ses « Oblique Strategies » : un jeu de cartes qu’il a co-créé avec le peintre Peter Schmidt et qui propose des instructions paradoxales aux artistes bloqués. « Utilise une ancienne idée », « Travaillez lentement », « Laissez les erreurs demeurer. »

Ses deux premiers albums solo, « Here Come the Warm Jets » (1974) et « Taking Tiger Mountain (By Strategy) » (1974), expérimentent avec des textures sonores inhabituelles pour la pop britannique de l’époque. Mais « Another Green World » est le vrai saut, le moment où Eno trouve sa voix propre et l’utilise pour aller là où personne n’est encore allé.

Quatorze mondes en cinquante minutes

L’album contient quatorze chansons dont plus de la moitié sont des instrumentaux. Cette proportion inhabituelle n’est pas un défaut mais une stratégie : Eno explore la musique comme on explore un territoire géographique, à pied, lentement, en notant ce qu’on trouve dans chaque recoin. « Sky Saw » ouvre avec une guitare traitement-effets qui ressemble à une scie électrique en apesanteur. « Over Fire Island » est une évocation électronique d’une île vue depuis un avion. « In Dark Trees » est une méditation nocturne sur fond de claviers filtrés.

Les musiciens qui l’entourent sont d’une qualité exceptionnelle : Robert Fripp, guitariste de King Crimson, apporte ses textures de guitare en boucle qui préfigurent les expériences Guitar Craft des années 80. Phil Collins joue de la batterie avec une légèreté et une précision parfaites. John Cale contribue à la viola. Percy Jones, le bassiste de Brand X, tient la structure rythmique avec une souplesse remarquable.

Brian Eno
Brian Eno, théoricien et praticien de la musique comme environnement sonore

Everything Merges with the Night

« Everything Merges With the Night » est peut-être la chanson la plus belle que Brian Eno ait jamais écrite. Une mélodie vocale simple, portée par des claviers qui semblent respirer, avec une conclusion qui s’étire et disparaît comme un rêve au réveil. Eno chante avec une voix délibérément sans vibrato, presque robotique, qui contraste avec l’émotion des arrangements. C’est une technique qu’il développera dans ses collaborations futures avec David Bowie sur la trilogie berlinoise.

« Another Green World » influence toute une génération de musiciens et de producteurs : Bowie l’écoute en boucle, U2 le cite comme référence fondamentale, Radiohead s’en inspire directement pour « OK Computer ». Eno, lui, continuera d’explorer sans jamais s’arrêter, produisant, théorisant, inventant. « Another Green World » reste le moment où ses possibilités infinies ont trouvé, le temps d’un album, une forme parfaite.

La note des passionnés

4,0 /5

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L'anthologie continue

Another green world