No Pussyfooting
par Robert FRIPP
Les boucles infernales de Fripp et Eno
1973. Robert Fripp et Brian Eno publient No Pussyfooting, album de deux pièces qui va changer la définition de ce que la musique enregistrée peut être. Fripp est le guitariste et cofondateur de King Crimson, groupe prog rock dont les cinq premiers albums ont redéfini les limites du rock progressif. Eno vient de quitter Roxy Music, groupe de glam-art-rock qu’il avait cofondé avec Bryan Ferry, après des tensions créatives et artistiques. Les deux musiciens se rencontrent et décident d’expérimenter ensemble. Le résultat est une oeuvre qui n’a pas de précédent dans le rock et très peu dans la musique expérimentale.
Le système est simple dans son concept et complexe dans ses implications. Fripp branche sa guitare dans un circuit de bandes magnétiques : le signal de guitare est enregistré sur une bande, joué en différé quelques secondes plus tard, pendant que la guitare joue de nouvelles notes qui s’ajoutent à la lecture de ce qui a déjà été joué. Le résultat est un mur de sons superposés, chaque couche s’ajoutant aux précédentes, créant une texture musicale qui ne ressemble à rien de ce qu’une guitare seule peut produire. Eno ajoute des traitements électroniques, des réverbes, des égalisations qui transforment davantage le signal.
The Heavenly Music Corporation dure vingt et une minutes. Swastika Girls dure dix-huit minutes. Ce ne sont pas des titres avec des structures de chansons, des refrains, des solos, des formes reconnaissables. Ce sont des environnements sonores, des espaces que l’auditeur peut habiter, des textures qui évoluent lentement sur la durée. Eno appellera plus tard cette approche « musique ambiante » : une musique conçue pour être entendue et ignorée simultanément, comme l’environnement sonore d’un lieu.
La naissance d’une nouvelle esthétique
L’influence de No Pussyfooting sur la musique des décennies suivantes est difficile à surestimer. Eno développera la musique ambiante dans une série d’albums qui vont de Discreet Music (1975) à Ambient 1: Music for Airports (1978). Fripp développera « Frippertronics », un système de performance solo avec boucles qui lui permettra de jouer dans des espaces non conventionnels. L’ambient music, la drone music, l’electronica, le post-rock : toutes ces esthétiques musicales ont des racines dans ce que Fripp et Eno ont inventé ensemble dans cet album de 1973.
Brian Eno est l’un des producteurs les plus influents de la musique populaire de la seconde moitié du vingtième siècle. Il produira David Bowie (trilogie berlinoise : Low, Heroes, Lodger), U2 (The Unforgettable Fire, The Joshua Tree, Achtung Baby), Talking Heads (Remain in Light), et de nombreux autres. Mais avant d’être ce producteur, il a été ce musicien expérimental qui a co-inventé un nouveau langage musical avec Fripp dans ce studio en 1973.
Robert Fripp, de son côté, continuera à explorer les boucles et les systèmes de traitement du son tout au long de sa carrière, alternant entre King Crimson et des projets solos qui approfondissent les découvertes de cet album. La permanence de leur influence commune dit quelque chose sur la fécondité de cette collaboration de deux esprits créatifs qui se respectent et se stimulent mutuellement.
La musique qui change la relation à l’écoute
Écouter No Pussyfooting demande une disposition particulière. Ce n’est pas une musique qu’on écoute de la même façon qu’on écoute une chanson de trois minutes avec un refrain et un pont. C’est une musique qui demande du temps, une acceptation de la lenteur, une attention flottante plutôt que concentrée. Elle récompense ceux qui lui donnent le temps qu’elle demande avec une immersion et une sensation d’espace qui sont rares dans n’importe quel genre musical.
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