We’re Only in It for the Money
par Frank ZAPPA
We’re Only in It for the Money, Frank ZAPPA (1968) : Le procès au vitriol de l’été de l’amour
Il y a des actes de courage artistique qui ressemblent à des actes de sabotage. Quand Frank Zappa et les Mothers of Invention sortent We’re Only in It for the Money le 4 mars 1968, ils font quelque chose que personne n’ose faire en ce moment précis de l’histoire du rock : ils se moquent du monde entier, Beatles compris, et ils s’en tirent avec les honneurs. La pochette parodie celle de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band avec une précision chirurgicale et une méchanceté souriante, remplaçant les célébrités du clip de McCartney par des freaks, des hippies caricaturés et d’autres personnages issus de l’imagination fertilement poisseuse de Zappa. A l’intérieur, c’est encore plus dévastateur : un collage de chansons courtes, de fragments de dialogue, de citations manipulées et de morceaux de musique qui constituent ensemble le pamphlet le plus mordant jamais dirigé contre la contre-culture américaine par l’un de ses propres membres. Zappa aimait les hippies comme un entomologiste aime les insectes : avec fascination, et une épingle à portée de main.
Zappa contre l’industrie du rêve
L’album a failli ne jamais voir le jour sous cette forme. Verve Records, la maison de disques, s’était retrouvée dans une situation délicate quand il avait fallu obtenir la permission des Beatles pour publier la parodie de la pochette. Paul McCartney et John Lennon ont finalement accordé l’autorisation verbale, mais Capitol Records, qui détenait les droits américains des Beatles, a refusé net. Résultat : la pochette originale a été retravaillée, et la version qui sera finalement publiée présente la parodie à l’intérieur du livret plutôt qu’en couverture. Peu importe : le message est passé intégralement. Zappa avait dépensé quatre mille dollars pour la séance photo originale, un investissement considérable pour l’époque, et avait obtenu la participation de Jimi Hendrix, son ami, pour le cliché parodique. C’est le genre de détail qui dit tout sur le milieu dans lequel ce disque a été fabriqué : un réseau dense de musiciens brillants, pas toujours d’accord sur la direction à prendre, mais partageant tous une certaine conception exigeante de ce que la musique devait être.
Musicalement, l’album est une prouesse technique. Enregistré en plusieurs sessions et mixé avec une sophistication qui doit beaucoup aux techniques de montage utilisées par les Beatles sur Sgt. Pepper, c’est un disque qui n’a pas de structure conventionnelle. Les chansons s’enchaînent, se superposent, se fondent les unes dans les autres dans un flux continu qui ressemble davantage à une émission de radio expérimentale qu’à un album de rock classique. Les paroles attaquent sur tous les fronts : la répression policière dans « Who Needs the Peace Corps », l’hypocrisie des hippies et leur rapport problématique à l’argent dans « Flower Punk », la standardisation de la rébellion culturelle dans « Concentration Moon » et « Mom and Dad ». Mais sous la satire, il y a quelque chose d’authentiquement sombre, une colère qui n’est pas celle d’un cynique confortable mais d’un homme qui croit vraiment que la société américaine est en train de rater quelque chose d’essentiel. Zappa n’est pas simplement en train de se moquer des hippies : il leur dit qu’ils ont trahi leurs propres idéaux, qu’ils ont laissé l’industrie culturelle récupérer leur révolte et la transformer en produit de consommation.
« Faire la satire des Beatles, on ne pouvait pas faire ça ; et se moquer des hippies, on ne pouvait pas faire ça non plus… Mais essayez donc en 1967. » Frank Zappa
Le paradoxe suprême de cet album, c’est qu’il a été adopté par la contre-culture même qu’il visait à démolir. Les hippies ont acheté le disque, l’ont écouté en collectif, l’ont fumé et ils l’ont adoré sans nécessairement comprendre qu’ils étaient la cible de chaque vanne. L’album atteint la trentième place du Billboard 200, le meilleur résultat commercial de toute la carrière des Mothers of Invention. La subversion avait trouvé son public, et ce public n’avait pas compris qu’il était subverti. Zappa lui-même devait trouver ça à la fois amusant et légèrement déprimant.
L’importance historique de We’re Only in It for the Money dépasse largement sa signification dans la discographie de Zappa. C’est l’un des premiers disques de rock à avoir utilisé le collage sonore comme structure narrative, anticipant les techniques qui deviendront monnaie courante dans la musique alternative des années quatre-vingt. C’est aussi l’un des premiers albums à avoir proposé une vision explicitement critique de l’industrie musicale elle-même, une démarche que les punk-rockers de 1976 reprendront à leur compte sans toujours savoir qu’ils marchaient dans les traces de Frank. Et le titre, enfin, est une leçon d’économie du spectacle qui reste aussi pertinente en 2026 qu’elle l’était en 1968 : au bout du compte, qui est vraiment « only in it for the money » ?
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