Sortie 1972

Frank Zappa, décembre 1971. Le grand orchestre est à l’arrêt pour quelque temps. Pas par choix. Le 10 décembre, à la fin d’un concert au Rainbow Theatre de Londres, un spectateur named Trevor Howell pousse Zappa dans la fosse d’orchestre, une chute de près de cinq metres. Zappa se fracasse une jambe, se casse plusieurs côtes, se blesse au dos et à la tête. Les médecins craignent pour ses facultés. Il se retrouve en fauteuil roulant pour plusieurs mois. Et voilà comment Frank Zappa, immobilisé mais intellectuellement intact et furieux, décide d’enregistrer l’un des albums les plus inhabituels de sa carrière.

« The Grand Wazoo » est sorti en novembre 1972 et représente la rencontre la plus spectaculaire entre la tradition jazz orchestrale américaine et les obsessions compositionnelles de Zappa. Un orchestre de vingt musiciens. Des arrangements complexes d’une précision millimétrée. Des solos qui coexistent avec des textures orchestrales denses. Et quelque part dans tout ça, la signature Zappa inimitable : ce sens de l’humour musical qui transforme une fanfare en commentaire satirique, ce plaisir manifeste à faire coexister le sublime et le grotesque.

Les sessions se sont déroulées en mars 1972, Zappa encore en fauteuil roulant, dirigeant ses musiciens depuis cette position inconfortable avec une autorité totale. Il ne pouvait pas jouer de la guitare. Il ne pouvait pas se lever pour aller corriger un passage de vive voix. Il devait tout passer par la parole, par le geste, par la communication directe. Et paradoxalement, cette contrainte a peut-être rendu les enregistrements encore plus précis : Zappa devait être absolument sûr de ce qu’il voulait avant de demander à quelqu’un d’autre de le faire.

Le titre « The Grand Wazoo » dure douze minutes, et c’est l’une des pièces orchestrales les plus ambitieuses que le rock américain ait jamais produites. Zappa convoque les traditions du big band (Count Basie, Duke Ellington), du jazz contemporain (Charles Mingus, dont l’influence est audible dans les changements de tempo et les arrangements cuivres), et les mêle avec ses propres obsessions harmoniques et rythmiques. Le résultat est quelque chose que personne d’autre ne pouvait faire : ça ne ressemble qu’à Zappa.

Sal Marquez est à la trompette, et son jeu est exemplaire tout au long du disque. Don Preston, claviers, apporte une sophistication harmonique qui ancre les arrangements dans le jazz contemporain. Les cuivres, nombreux et variés, créent des textures qui évoluent constamment, jamais statiques, toujours en mouvement vers quelque chose.

« For Calvin (And His Next Two Hitch-Hikers) » est nommée en hommage à Calvin Schenkel, l’artiste qui a fait la plupart des pochettes de Zappa. C’est un morceau plus léger, plus direct, avec ce groove qui montre que Zappa n’a jamais oublié que la musique doit aussi pouvoir faire danser.

« Cletus Awreetus-Awrightus » porte un titre typiquement zappien, entre néologisme et blague phonétique. Le morceau est une démonstration de ce que Zappa appelle ses « xenochrony » experiments : des éléments musicaux enregistrés à des moments différents, mélangés de facon à créer des coïncidences rythmiques qui semblent impossibles mais fonctionnent parfaitement.

Zappa avait une vision très claire de la place de « The Grand Wazoo » dans son oeuvre. Il le voyait comme une exploration sérieuse de possibilités compositionnelles que le format rock rendait impossible. Avec un groupe de rock, même des Mothers of Invention, certains types d’orchestration ne sont tout simplement pas réalisables. Avec vingt musiciens de jazz, tout devient possible. La contrainte du fauteuil roulant avait paradoxalement ouvert un espace de liberté musicale.

Il faut mentionner que « The Grand Wazoo » a été enregistré dos à dos avec un autre album, « Waka/Jawaka », publié quelques mois plus tot la même année. Les deux disques forment un diptyque, deux explorations du même territoire jazz orchestral avec des formations légèrement différentes et des emphases distinctes. « Waka/Jawaka » est plus spare, plus funky par moments. « The Grand Wazoo » est plus ample, plus ambitieux dans ses ambitions orchestrales. Ensemble, ils forment le chapitre jazz de la discographie de Zappa, un chapitre qui n’a pas de vrai équivalent dans l’histoire du rock.

L’accueil critique de « The Grand Wazoo » fut ambivalent. Les amateurs de Zappa déconcertés par l’absence de la guitare électrique de leur héros. Les amateurs de jazz perplexes devant les excursions rock d’un compositeur qu’ils ne connaissaient pas. Mais le temps a réglé ces perplexités : « The Grand Wazoo » est maintenant universellement reconnu comme l’un des sommets de la production de Zappa, la preuve définitive que ses ambitions musicales n’avaient pas de frontières stylistiques.

La tournée qui aurait pu suivre l’album n’eut pas lieu, du moins pas dans cette forme. Zappa récupéra progressivement, recommença à jouer de la guitare. Mais « The Grand Wazoo » resta un monument isolé dans sa discographie, un moment où les circonstances l’avaient forcé à explorer un territoire qu’il ne revisiterait jamais exactement de la même manière.

Pour les amateurs de Zappa, « The Grand Wazoo » est souvent cité parmi les cinq albums essentiels d’une discographie qui en compte plus de soixante. Pour ceux qui ne connaissent Zappa que par sa réputation de farceur ou de provocateur, c’est une porte d’entrée surprenante : un album qui prouve que derrière le satiriste se cachait l’un des compositeurs les plus sérieux et les plus accomplis de sa génération.

Sur X : @FrankZappa

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The Grand Wazoo