Si vous voulez comprendre Frank Zappa, pas le Zappa de la provocation facile ou du scandale calculé, mais le vrai Zappa, le compositeur sérieux qui avait absorbé Stravinsky et Varese avant de singer Elvis Presley, alors écoutez Uncle Meat. Ce double album sorti en mars 1969 est le sommet de sa période Mothers of Invention, le lieu ou ambition artistique, humour subversif et génie musical se rencontrent dans une synthèse explosive qui n’a eu, avant ou après, aucun équivalent exact.
Le concept de l’album est typiquement zappien dans sa circularité vertigineuse : Uncle Meat est partiellement la bande originale d’un film intitulé Uncle Meat qui n’existait pas encore quand l’album sortit (il ne serait achevé qu’en 1987). Zappa construisait une oeuvre autour d’une autre oeuvre qui était elle-même construite autour de la première. Cette mise en abyme conceptuelle n’était pas qu’un jeu intellectuel : c’était une façon de dire que toutes ses oeuvres faisaient partie d’un unique projet continue qu’il appelait « la continuité conceptuelle », une sort de méta-composition dont chaque album n’était qu’un chapitre.
Les Mothers of Invention de cette époque étaient un ensemble extraordinaire. Ian Underwood, diplômé de Yale en musique et en psychologie, jouait du saxophone et des claviers avec une technique de conservatoire au service d’une vision résolument d’avant-garde. Don Preston aux claviers et synthétiseurs. Roy Estrada a la basse. Jimmy Carl Black a la batterie, surnommé « le vrai Indien » du groupe pour ses origines amérindiennes. Ruth Underwood aux percussions. Cette troupe disparate se comportait comme un orchestre de chambre rock dirigé par un compositeur exigeant qui n’hésitait pas a faire recommencer un passage dix fois pour obtenir exactement ce qu’il voulait.
King Kong, le morceau le plus ambitieux de l’album, s’étire sur plusieurs minutes dans différentes versions qui explorent le même matériau thématique sous des angles compositionnels différents. C’est du jazz, c’est du rock, c’est de la musique contemporaine, c’est du Zappa : un genre en soi qui refuse d’etre rangé dans une case. L’improvisation y côtoie la composition la plus stricte, la farce grotesque y voisine avec la beauté musicale la plus pure.
Zappa avait étudié Edgard Varese avec une passion dévorante depuis l’adolescence. Varese, ce compositeur français qui avait révolutionné la musique du XXe siècle avec ses explorations du bruit et de la dissonance, était pour Zappa le vrai héros, bien avant Chuck Berry ou Little Richard. Cette double filiation, musique sérieuse et rock and roll, donnait a son travail une complexité et une ambition que peu de ses contemporains pouvaient rivaliser.
L’humour de Zappa est une composante essentielle de son oeuvre qu’on ne peut pas séparer de sa musique sans la trahir. Il se moquait des hippies (qu’il trouvait crédules et naïfs), des executives des labels (qu’il trouvait corrompus et stupides), de la censure (qu’il combattait publiquement depuis le scandale du Zappa-Rosenbloom case de 1965), et de lui-même aussi parfois. Cet humour n’était pas de la légèreté : c’était une arme critique, un outil pour démonter les illusions et les prétentions d’une société qu’il observait avec un oeil anthropologique impitoyable.
Les paroles de Uncle Meat sont souvent impénétrables au premier abord, chargées de références internes, de blagues qui supposent une connaissance préalable de l’univers zappien. Mais il n’est pas nécessaire de tout comprendre pour apprécier l’album. La musique elle-même se suffit a elle-même, avec ses changements de tempi brusques, ses modulations harmoniques inattendues, ses textures sonores qui n’appartiennent a aucune tradition établie.
Le producteur et ingénieur du son Dick Kunc a su capturer l’énergie live des Mothers tout en donnant a certains passages une précision clinique qui accentuait l’effet surréaliste de l’ensemble. L’album sonne comme un concert de chambre tenu dans une foire aux monstres, ce qui était exactement ce que Zappa voulait.
Uncle Meat n’est pas un album facile. Il demande plusieurs écoutes, de la patience, une disposition d’esprit ouverte et curieuse. Mais ceux qui font l’effort d’entrer dans cet univers en ressortent avec quelque chose d’irremplacable : la conviction que la musique populaire peut etre un art veritable, exigeant, ambitieux, qui ne rend de comptes a aucun marché et a aucune mode. C’était la promesse de Zappa. Et ici, il la tient.
La passion de Zappa pour la musique contemporaine savante n’etait pas une affectation intellectuelle. Des l’age de treize ans, il avait contacte par courrier Edgard Varese pour obtenir une partition. Varese n’avait pas repondu, mais l’intention disait tout sur la nature de la curiosite du jeune Frank. Il voulait comprendre comment la musique fonctionnait au niveau structurel le plus profond, comment les sons pouvaient etre organises de facon a creer des experiences emotionnelles et intellectuelles que le langage ordinaire ne pouvait pas produire. Cette comprehension allait nourrir toute son oeuvre, de Freak Out en 1966 jusqu’aux dernieres compositions orchestrales avant sa mort en 1993. Uncle Meat est le point ou ces ambitions se concretisent avec le plus de liberte et de cohesion.
Il faut aussi parler du contexte politique de l’album. 1969 etait l’annee de Woodstock, de la lune, de Nixon, du Vietnam qui continuait d’emplir les pages des journaux de cadavres. Zappa n’etait pas un hippie, il n’etait pas un militant au sens conventionnel. Mais il regardait son epoque avec un oeil acere et ne se genait pas pour en pointer les absurdites. Les paroles d’Uncle Meat, dans leur delire apparent, contiennent une critique sociale plus mordante que beaucoup de chansons de protestation qui se prenaient au serieux. C’est le privilege du bouffon : dire les verites que personne d’autre n’ose formuler.
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