Mahavishnu Orchestra, 1973. « Birds of Fire » est le deuxième album d’une formation qui avait déjà stupéfié le monde de la musique avec « The Inner Mounting Flame » un an auparavant. John McLaughlin à la guitare, Billy Cobham à la batterie, Jan Hammer aux claviers, Jerry Goodman au violon, Rick Laird à la basse : cinq musiciens dont chacun serait considéré comme virtuose dans n’importe quel autre contexte, réunis dans un groupe qui joue une musique d’une complexité et d’une intensité sans précédent dans l’histoire du jazz rock.
John McLaughlin est le cerveau et l’âme de l’orchestre. Ce guitariste britannique a une trajectoire peu commune : il a joué dans les sessions de « Bitches Brew » de Miles Davis en 1969, aux côtés de Chick Corea et Wayne Shorter, et cette expérience a profondément influencé sa vision musicale. McLaughlin avait compris, en écoutant Miles composer en studio, que la liberté harmonique et rythmique du jazz pouvait coexister avec la puissance électrique du rock. Mahavishnu Orchestra est la réalisation concrète de cette intuition.
La chanson titre de l’album, « Birds of Fire », s’ouvre sur un riff de guitare en tempo accéléré qui donne immédiatement l’état d’esprit général : rapide, précis, complexe, mais jamais froid. La rapidité de McLaughlin n’est pas une démonstration de technique pour elle-même. Elle est au service d’une énergie, d’une jubilation musicale qui s’entend dans chaque note. Il joue vite parce que la musique l’y invite, pas pour prouver qu’il peut.
Billy Cobham est peut-être le musicien qui impressionne le plus les auditeurs qui entendent Mahavishnu Orchestra pour la première fois. Sa façon de jouer de la batterie est totalement différente de ce que le rock avait produit jusqu’alors. Il utilise des structures rythmiques en mesures impaires (5/4, 7/8, 9/8) avec une aisance qui donne l’impression que ces rythmes complexes sont la chose la plus naturelle du monde. Et en même temps, il swingue : sa batterie respire, elle groove, elle n’est jamais sèche ni mécanique.
Jan Hammer aux claviers est une autre révélation. Pianiste classique formé au conservatoire de Prague avant d’immigrer aux États-Unis, Hammer adapte son vocabulaire au Minimoog et crée des solos électroniques qui ont la densité et l’énergie d’une guitare rock tout en gardant la flexibilité mélodique du piano jazz. Le dialogue entre Hammer et McLaughlin dans les parties d’improvisation de l’album est un des grands moments du jazz rock.
Jerry Goodman au violon électrique est l’élément le plus inhabituel de la formation. Le violon dans un groupe de rock, même amplifié, n’est pas un instrument naturellement adapté aux volumes élevés et aux structures harmoniques complexes que Mahavishnu Orchestra utilise. Goodman surmonte cette difficulté avec une technique éblouissante et une sonorité qui lui est propre, quelque part entre le violon folk américain et les expérimentations électroniques.
« One Word » est le morceau le plus ambitieux de l’album, une pièce de seize minutes qui démontre la capacité du groupe à soutenir une improvisation collective de haut niveau sur une longue durée. Ce genre de morceau est le vrai test pour un groupe de jazz rock : pas difficile de jouer intensément pendant trois minutes, mais maintenir cette intensité sur seize minutes tout en maintenant une cohérence compositionnelle est un défi d’une autre dimension. Mahavishnu l’assure avec une aisance qui impressionne.
L’influence de « Birds of Fire » sur la musique qui suit est considérable. Des dizaines de musiciens de rock découvrent le jazz par l’intermédiaire de cet album, et des dizaines de musiciens de jazz apprennent à incorporer l’énergie et les volumes du rock dans leur pratique. L’album est aussi une source d’inspiration pour une génération de guitaristes qui voient dans McLaughlin une extension des possibilités de l’instrument bien au-delà de ce que Hendrix ou Clapton avaient établi.
Mahavishnu Orchestra se dissoudra en 1973 dans des désaccords internes et reformera avec une composition différente. La formation originale n’enregistrera que ces deux albums. Mais dans cette brièveté, elle aura produit quelque chose d’impérissable : une preuve que le jazz et le rock, au lieu de s’affaiblir mutuellement, peuvent se renforcer et créer une musique d’une puissance et d’une sophistication inégalées.
L’héritage de « Birds of Fire » dans la musique contemporaine est difficile à surestimer. Des guitaristes comme Vernon Reid, Allan Holdsworth, Shawn Lane, ont tous cité McLaughlin comme une influence déterminante. Des compositeurs et producteurs de hip hop et de musique électronique ont samplé les rythmes de Billy Cobham. Et les musiques de film de Hans Zimmer ou de Ryuichi Sakamoto portent quelque chose de l’esthétique de la fusion jazz-rock que Mahavishnu Orchestra avait explorée dans ces deux premiers albums. La musique la plus complexe peut aussi être la plus influente, quand elle est portée par un talent qui la rend accessible sans la simplifier.
Ce qui distingue Mahavishnu Orchestra de la plupart des groupes de jazz rock de l’époque est la densité d’information musicale par minute de musique. Chaque mesure contient plus d’events harmoniques, rythmiques et mélodiques que ce que la plupart des groupes produisent en une chanson entière. Et pourtant la musique n’est jamais opaque : elle est complexe et lisible simultanément, ce qui est le paradoxe des plus grands artistes.
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