1970 Album

Turn It Over

par Tony WILLIAMS

4,0
Sortie 1970
Genres fusion

Tony Williams Lifetime. New York, 1970. Le batteur le plus influent de sa generation, l’homme qui a invente le langage rythmique du jazz moderne dans le Miles Davis Quintet des annees 1960, revient avec le second album de son groupe Lifetime et frappe encore plus fort. « Turn It Over » est un disque de jazz-rock d’une intensite physique absolue qui n’a pas d’equivalent dans la production musicale de cette annee. John McLaughlin, Larry Young et maintenant Jack Bruce se retrouvent autour de Williams dans une fusion explosive qui va influencer tous les groupes de jazz-rock des vingt annees suivantes.

Tony Williams est ne a Chicago en 1945. Il commence a jouer professionnellement a treize ans a Boston. A dix-sept ans, Miles Davis l’engage dans son second grand quintette, aux cotes de Herbie Hancock, Wayne Shorter et Ron Carter. Ce quintette de 1964 a 1968 est l’un des plus grands groupes de jazz de l’histoire. Williams y developpe un langage rythmique revolutionnaire : il traite la caisse claire et la cymbale hi-hat avec une liberte totale, abandonne le rythme conventionnel sur les cymbales, cree une polyrythmie qui permet a tous les autres musiciens de jouer sans contrainte de metrique stricte.

Quand Miles Davis inaugure la fusion jazz-rock avec « Bitches Brew » en 1970, Williams est deja en avance sur son mentor. Il a fonde Lifetime en 1969 avec « Emergency! », un album de fusion sauvage qui predede de plusieurs mois les grandes oeuvres du genre. « Turn It Over » continue dans cette direction avec l’addition de Jack Bruce a la basse. Bruce, cofondateur de Cream avec Eric Clapton et Ginger Baker, apporte un son de basse rock d’une densite et d’une presence qui transforment les equilibres du groupe.

John McLaughlin a la guitare est dans une periode d’une productivite stupefiant. Anglais etabli a New York, il joue sur « Bitches Brew » de Miles Davis la meme annee, il enregistre son propre album « Devotion », il participe a « Turn It Over ». Sa guitare electrique est jouee avec une vitesse et une precision qui laissent la plupart des autres guitaristes de la planete dans une contemplation admirative. Son style combine le blues rock de la Swinging London avec la liberte harmonique du jazz modal et une discipline rythmique qui doit beaucoup a l’influence indienne qu’il va explorer encore plus profondement avec Shakti quelques annees plus tard.

Larry Young aux orgue Hammond est le troisieme pilier de l’alchimie. Young, qui avait enregistre l’album de jazz « Unity » en 1965, est le premier organiste de jazz a vraiment assimiler les lecons de John Coltrane. Son jeu est modal, libre, avec des harmonies qui evitent les cadences conventionnelles du jazz traditionnel. Sur « Turn It Over », son orgue cree un tapis sonore dense et mouvant sur lequel McLaughlin peut s’envoler et Williams peut construire ses architectures rythmiques complexes.

Les morceaux de « Turn It Over » sont a la fois structures et libres. Ils ont des themes reconnaissables, des progressions harmoniques identifiables, mais ces structures sont des points de depart plutot que des cages. Les musiciens s’en eloignent, les explorent, les transforment, et reviennent quand ils le souhaitent. C’est de l’improvisation collective d’un niveau rarement atteint dans le rock, et rarement atteint avec cette energie dans le jazz.

Polydor Records, qui distribuait l’album, ne savait pas tres bien dans quelle case le ranger. C’etait trop du rock pour les magazines de jazz, trop du jazz pour les magazines de rock. Cette position intermediaire a nuit aux ventes mais a servi la legende. Les musiciens qui ont entendu « Turn It Over » en 1970 ont ete literalement redefinis dans leur comprehension de ce que la musique pouvait accomplir quand des virtuoses de formations differentes se rencontrent autour d’une vision commune.

Le jazz-rock en tant que categorie est ne avec peu de disques vraiment fondateurs. « Emergency! » de Lifetime, « Bitches Brew » de Miles Davis, « In a Silent Way » de Miles Davis, « Head Hunters » de Herbie Hancock : la liste est courte. « Turn It Over » appartient a cette liste. C’est un disque qui a change la musique, qui a montre ce qui etait possible, qui a elargit les frontieres du possible pour tous ceux qui allaient apres.

Sur X : @tonywilliamsdrums

La note des passionnés

4,0 /5

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