Billy Cobham est entré dans l’histoire de la musique par la grande porte : batteur de Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin, il était dans les années soixante-dix la référence absolue pour une génération entière de batteurs qui ne savaient pas qu’on pouvait jouer de la batterie avec cette vitesse, cette précision et cette puissance simultanées. Spectrum, son premier album solo enregistré en 1973, est souvent cité comme l’album de jazz fusion qui a défini les standards techniques et expressifs du genre pour les décennies suivantes.
« Stratus » est la chanson emblématique de l’album – une composition de Cobham dont le groove hypnotique et répétitif a été samplé ou interpolé par d’innombrables artistes de hip-hop depuis les années quatre-vingt. David Bowie l’a samplé pour « Fame » (1975), ce qui illustre parfaitement comment la musique de Cobham débordait de son contexte jazz-fusion pour irriguer des territoires musicaux très différents. « Stratus » dure sept minutes et demie dans sa version originale, et chaque mesure justifie la durée : il n’y a pas une note de remplissage.
Tommy Bolin, le guitariste de Spectrum, mérite une attention particulière. Bolin était un prodige – un guitariste d’une technique et d’une expressivité extraordinaires qui allait rejoindre Deep Purple après le départ de Ritchie Blackmore en 1975. Sur Spectrum, il joue avec une liberté et une inventivité qui contrastent avec son travail dans les contextes rock plus conventionnels. La fusion jazz lui permettait d’explorer des harmonies et des rythmes que le hard rock n’aurait pas tolérés, et il le faisait avec un bonheur visible.
Jan Hammer au piano électrique est l’autre grande force de l’album. Hammer, Tchèque exilé qui allait devenir célèbre pour la musique de la série Miami Vice dans les années quatre-vingt, était alors un des pianistes électriques les plus innovants de la scène jazz-fusion. Sa façon d’utiliser le synthétiseur comme un instrument expressif – pas comme un outil de production mais comme un vecteur d’émotion – préfigure les développements de la musique électronique qui allaient suivre.
« Quadrant 4 » et « Searching for the Right Door » montrent Cobham dans sa dimension de compositeur – pas seulement un virtuose de la batterie mais un musicien avec une vision structurelle et harmonique. Les compositions de Spectrum sont complexes dans leurs métriques et leurs harmonies, mais elles gardent une lisibilité mélodique qui les distingue du jazz fusion le plus abstrait et le plus inaccessible. Cobham voulait faire de la musique difficile techniquement mais pas difficile d’accès.
Spectrum a ouvert les oreilles d’une génération entière de musiciens de rock au jazz-fusion. Des guitaristes de heavy metal qui ont découvert l’album ont réalisé qu’il existait des façons de jouer techniquement exigeantes qui n’étaient pas le hard rock ou le progressif. Des batteurs qui cherchaient des modèles au-dela de Keith Moon et John Bonham ont trouvé dans Cobham un maître dont les leçons étaient inépuisables. L’influence de Spectrum sur la technique de batterie du rock et du métal des années quatre-vingt est considérable.
Billy Cobham a continué a enregistrer et a jouer jusqu’a aujourd’hui. Mais Spectrum reste le sommet de sa discographie solo, le moment ou toutes ses qualités – compositeur, arrangeur, virtuose de la batterie, chef d’orchestre – se sont alignées dans un résultat qui transcende le contexte de l’époque. C’est un album intemporel dans sa puissance et sa beauté.
L’influence de Spectrum sur le metal et le hard rock des années quatre-vingt est documentée mais sous-estimée. Des batteurs comme Neil Peart de Rush, Tommy Aldridge ou Ian Paice ont étudié la technique de Cobham et ont intégré des éléments de son approche dans leur propre jeu. La façon dont Cobham utilise les doubles caisses claires, sa technique de cymbales, sa façon de construire des fills qui sont musicalement logiques plutôt que techniquement exhibitionnistes – tout cela a été analysé et imité par des générations de batteurs de rock et de metal.
Tommy Bolin est la révélation de l’album pour beaucoup d’auditeurs qui le découvrent pour la première fois. Avant de rejoindre Deep Purple, Bolin avait une discographie de sessions qui montrait un musicien aux ressources immenses – il pouvait jouer du jazz, du rock, du blues, du funk – mais Spectrum est l’album ou ces ressources sont le mieux mises en valeur. Ses solos ici ont une logique et une musicalité qui manquent parfois dans ses travaux de rock plus conventionnels.
Spectrum a bénéficié d’une réédition en vinyle audiophile qui a révélé des détails sonores que les versions originales ne permettaient pas toujours d’entendre. Cette attention portée a la qualité d’écoute est compréhensible : c’est un album ou les nuances de jeu de chaque musicien méritent d’etre entendues clairement, ou la relation entre la batterie et la guitare, entre le piano électrique et la basse, crée des textures qui demandent une écoute attentive et concentrée pour être pleinement appréciées.
L’album Spectrum est entré dans le patrimoine du jazz fusion avec une facilité et une permanence que peu d’albums de première génération ont réussi. Sa présence dans les discographies recommandées, dans les programmes de conservatoires jazz et dans les collections des collectionneurs témoigne d’une longévité qui confirme que Cobham avait réalisé quelque chose d’essentiel et d’irremplaçable en 1973. Chaque nouvelle génération de musiciens redécouvre l’album et y trouve des choses que la génération précédente n’avait pas encore vues.
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