Apocalypse, MAHAVISHNU ORCHESTRA (1974) : la rencontre des mondes
En 1974, John McLaughlin est l’un des guitaristes les plus respectés au monde. Sa technique est époustouflante, sa vitesse d’exécution dépasse tout ce qu’on croyait possible à la guitare électrique, et sa capacité à penser en plusieurs registres harmoniques simultanément le place dans une catégorie à part. Avec le Mahavishnu Orchestra, il a déjà produit deux albums fondateurs du jazz-rock – The Inner Mounting Flame et Birds of Fire – qui ont redéfini ce que la fusion entre jazz et rock pouvait accomplir. Apocalypse, enregistré avec le London Symphony Orchestra et produit par George Martin, est la tentative la plus ambitieuse du groupe : marier le jazz-rock électrique à la plénitude d’un grand orchestre symphonique.
George Martin et la rencontre des mondes
Le choix de George Martin comme producteur n’est pas anodin. Martin a accompagné les Beatles pendant toute leur période créative la plus riche, contribuant décisivement aux arrangements orchestraux de « Yesterday », « Eleanor Rigby », « A Day in the Life ». Il sait comment faire dialoguer une formation rock électrique et un orchestre classique sans que l’un écrase l’autre. Sur Apocalypse, ce savoir-faire est mis au service d’un projet beaucoup plus radical que tout ce qu’il avait fait avec les Beatles.
Les partitions orchestrales ont été composées par Michael Gibbs, arrangeur et compositeur britannique qui connaît aussi bien le jazz contemporain que la tradition symphonique. Gibbs crée des ponts entre les deux mondes plutôt que de simplement superposer un orchestre sur un groupe rock. Les cordes répondent aux solos de McLaughlin, les cuivres dialoguent avec le piano de Jan Hammer, les percussions orchestrales s’entremêlent avec la batterie de Narada Michael Walden.
Smile of the Beyond : la pièce centrale
« Smile of the Beyond » est l’une des compositions les plus remarquables de McLaughlin. Construite sur des changements de métriques complexes qui alternent entre des mesures de 5, 7 et 4 temps, elle maintient pourtant une fluidité qui ne la rend jamais aride ou académique. McLaughlin joue avec une vitesse et une précision qui défient les limites de l’instrument, mais il y a toujours une intention musicale derrière chaque phrase, une direction, un sens.
Jan Hammer aux claviers est un partenaire de premier plan. Son jeu combine les techniques du jazz be-bop, de la musique classique et des nouvelles possibilités offertes par les synthétiseurs Moog. Sur Apocalypse, ses interventions sont à la fois structurées et libres, ancrées dans la composition et ouvertes à l’improvisation.
La rupture au coeur du groupe
Cet album est enregistré dans un contexte de tensions internes au sein du groupe. La formation historique se désintègre pendant la production, et McLaughlin reconstituera un nouveau Mahavishnu Orchestra pour les albums suivants. Apocalypse est donc à la fois un sommet créatif et un point final. Il y a dans cette musique quelque chose d’une dernière grande déclaration, d’un effort collectif qui sait qu’il ne sera pas renouvelé sous cette forme.
Cette tension invisible est peut-être ce qui rend l’album si intense. Les musiciens jouent avec une urgence qu’on ressent à l’écoute sans pouvoir l’expliquer complètement. C’est souvent ainsi que les grandes oeuvres se constituent : dans la conscience que quelque chose est sur le point de se terminer.
L’héritage du jazz-rock total
Apocalypse n’a jamais atteint le grand public mainstream. C’est un album pour auditeurs attentifs, pour musiciens qui cherchent à comprendre ce que la technique au service de l’expression peut produire. Mais son influence sur toute la génération de musiciens de fusion des années soixante-dix et quatre-vingt est considérable. Pat Metheny, Chick Corea, Allan Holdsworth ont tous étudié ce que McLaughlin a accompli ici.
C’est un album qui demande de l’écoute active et qui récompense cette attention avec quelque chose que peu d’albums peuvent offrir : l’impression d’assister à la rencontre de deux traditions musicales majeures qui se découvrent mutuellement avec un émerveillement réciproque.
Plus de MAHAVISHNU ORCHESTRA
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration




