1976 Album

Black market

par WEATHER REPORT

4,5(1)
Sortie 1976
Genres fusion · jazz-rock

Weather Report en 1976 est en train de vivre l’une des transitions les plus importantes de son histoire. Le groupe, fondé par le pianiste et compositeur autrichien Joe Zawinul et le saxophoniste Wayne Shorter à la fin des années soixante à New York, avait déjà publié cinq albums qui avaient redéfini les possibilités du jazz fusion. Mais avec « Black Market », quelque chose change : Jaco Pastorius, bassiste virtuose de Floride, fait son apparition sur plusieurs morceaux, annonçant une collaboration qui allait produire, l’année suivante, « Heavy Weather », l’album le plus vendu de l’histoire du jazz fusion.

Joe Zawinul est le compositeur dominant de Weather Report. Né à Vienne en 1932, formé dans la tradition classique européenne avant d’émigrer aux États-Unis et de plonger dans le jazz américain, il a apporté au groupe une façon de penser la composition qui transcende les catégories habituelles. Ses pièces ne fonctionnent pas comme des thèmes de jazz conventionnels avec des grilles d’accords fixes et des improvisations dessus : elles sont des architectures musicales évolutives, des espaces sonores qui changent et se développent selon leurs propres logiques internes.

Wayne Shorter est l’autre dimension créatrice du groupe. Saxophoniste dont le style a influencé des générations de musiciens depuis ses contributions à l’orchestre de Miles Davis à la fin des années soixante, il apporte à Weather Report une sensibilité mélodique et harmonique qui complète l’approche plus rythmique et orchestrale de Zawinul. La façon dont les deux compositeurs coexistent dans le même groupe sans que leurs visions se heurtent est l’un des mystères les plus fructueux de la musique de jazz de l’époque.

« Gibraltar » est la chanson titre du premier morceau de l’album, une pièce qui illustre parfaitement la façon dont Weather Report construit ses compositions. Un rythme principal qui se transforme progressivement, des couches d’instruments qui entrent et sortent selon les besoins de la narration musicale, des espaces d’improvisation qui semblent libres mais qui s’inscrivent dans une architecture précisément définie. C’est du jazz fusion dans sa forme la plus sophistiquée.

« Cannon Ball » est l’un des morceaux sur lesquels Jaco Pastorius apparaît pour la première fois dans la discographie de Weather Report. Sa basse fretless, immédiatement reconnaissable, crée un point de tension et d’attraction dans le mix qui annonce ce que sa présence complète apportera à l’album suivant. On comprend en écoutant ce morceau pourquoi Zawinul l’a choisi pour rejoindre le groupe : son jeu ajoute une dimension mélodique et harmonique que la basse n’avait pas dans les formations précédentes de Weather Report.

« Barbary Coast » est une pièce plus atmosphérique et plus introspective, typique de l’approche de Shorter qui préfère souvent les espaces et les silences aux démonstrations de virtuosité. Son saxophone soprano, utilisé ici dans les registres les plus sombres, crée une texture sonore qui contraste avec la densité rythmique des autres morceaux.

La production de « Black Market » bénéficie des avancées technologiques que Zawinul a toujours su intégrer parmi les premiers dans le jazz. Les synthétiseurs, les traitements électroniques, les sons de percussion électronique : tout est utilisé non comme des gadgets mais comme des éléments musicaux à part entière qui étendent la palette sonore du groupe au-delà de ce que les instruments acoustiques seuls permettaient.

« Black Market » est aussi le dernier album de Weather Report avant l’arrivée à plein temps de Pastorius, et à ce titre il a une valeur de moment de transition. On entend un groupe qui sait exactement ce qu’il est et qui s’apprête à devenir quelque chose d’encore plus grand. Les deux dimensions du groupe, l’expérimentation radicale et l’accessibilité mélodique, sont parfaitement équilibrées sur cet album, et cet équilibre est ce qui rend « Black Market » aussi satisfaisant à l’écoute qu’à l’analyse.

Weather Report a défini ce que le jazz fusion pouvait être quand il refusait de sacrifier l’invention musicale à la lisibilité commerciale. « Black Market » est l’un des témoignages les plus complets de cette vision, un album qui continue de surprendre et de fasciner ceux qui prennent le temps de l’écouter avec attention.

L’impact de « Black Market » sur les musiciens de jazz et de fusion qui l’ont entendu à l’époque est documenté par les témoignages de nombreux artistes qui citent cet album comme une référence. La façon dont Zawinul pensait la composition, en termes d’espaces et de textures plutôt que de thèmes et d’harmonies fixes, a ouvert des possibilités que le jazz mainstream de l’époque n’explorait pas. « Heavy Weather », l’album suivant de 1977, allait recevoir une attention plus large grâce à « Birdland ». Mais pour les musiciens qui savaient écouter, « Black Market » avait déjà tout dit sur ce que Weather Report cherchait à accomplir, et la présence de Jaco Pastorius y est la promesse de ce qui allait devenir l’album le plus vendu de l’histoire du jazz fusion.

Weather Report a démontré avec « Black Market » que l’expérimentation musicale radicale et le plaisir d’écoute n’étaient pas incompatibles. Cette démonstration a ouvert des portes que d’autres formations de jazz et de fusion ont empruntées dans les années suivantes, changeant la façon dont la musique instrumentale pouvait être pensée et produite.

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