Sortie 1973
Genres funk · fusion · jazz-funk

Quand le jazz rencontre James Brown

Octobre 1973. Herbie Hancock publie Head Hunters et change l’histoire de la musique avec un album qui restera pendant des décennies l’un des plus vendus de l’histoire du jazz. Hancock avait passé les années 1960 à progresser dans l’orchestre de Miles Davis, à développer un langage pianistique sophistiqué, à enregistrer des albums de jazz acoustique qui étaient unanimement respectés par les critiques et les pairs. Puis quelque chose avait changé dans sa façon d’écouter la musique.

Il avait écouté James Brown. Il avait écouté Sly Stone. Il avait réalisé que ces musiques avaient quelque chose que le jazz acoustique de son époque avait perdu : une connexion au corps, une invitation à bouger, une fonction physique que la musique de concert dans les salles de jazz ne fournissait plus. Head Hunters est le résultat de cette réalisation : un album qui prend les harmonies et les structures improvisées du jazz et les met dans des grooves funk qui doivent autant à la Motown qu’à Miles Davis.

Chameleon dure quinze minutes. Elle commence avec une ligne de basse de Paul Jackson et une ligne de clavinet de Hancock qui créent immédiatement un groove d’une efficacité absolue. Puis Bennie Maupin entre avec son saxophone ténor et commence à improviser sur cette base, et le morceau se déploie dans une direction ouverte et mouvante qui permet à chaque musicien de s’exprimer tout en maintenant une cohérence rythmique totale. C’est du jazz par la pensée et du funk par le corps.

La Headhunters et le nouveau jazz électrique

Pour Head Hunters, Hancock forme un nouveau groupe qu’il nomme les Headhunters : Bennie Maupin aux saxophones et clarinette basse, Paul Jackson à la basse, Harvey Mason à la batterie, et Bill Summers à la percussion. C’est une formation pensée pour le funk : deux instruments à vent pour la couleur, une section rythmique groovant forte, des percussions qui ajoutent de la texture et de la chaleur.

Hancock joue de plusieurs synthétiseurs en plus du piano électrique : l’ARP Odyssey, le Minimoog, le clavinet Hohner. Ces instruments donnent à la musique sa couleur futuriste et électronique qui distingue Head Hunters des albums de jazz acoustique qu’il avait enregistrés pour Blue Note dans les années 1960. Ce n’est pas un abandon du jazz mais une expansion : les grilles harmoniques et les approches improvisées restent jazz, mais les sonorités et les rythmes viennent d’ailleurs.

La reprise de Watermelon Man, que Hancock avait déjà enregistrée dans une version acoustique sur son premier album Blue Note Takin’ Off en 1962, est ici transformée en quelque chose de complètement différent. Bill Summers joue la mélodie sur une bouteille de bière en soufflant dedans, créant un son qui évoque les flûtes de bambou africaines, et le groove construit autour de ça est d’une richesse et d’une complexité rythmique extraordinaires.

L’impact sur tout ce qui vient après

L’influence de Head Hunters est quasi incalculable. Il a ouvert la voie à la fusion jazz-funk des années 1970 et 1980. Il a été samplé des centaines de fois dans le hip-hop. Il a influencé des générations de musiciens électroniques qui ont reconnu dans ses structures et ses textures des ressources infiniment exploitables. Et il a montré qu’un musicien de jazz de premier plan pouvait embrasser la musique populaire sans se trahir artistiquement.

Herbie Hancock a dit que la réaction négative de certains puristes jazz à cet album l’avait surpris mais pas arrêté. Il entendait dans Head Hunters une continuation naturelle de ses recherches musicales, pas une capitulation devant le commerce. Le fait que l’album devienne l’un des plus vendus de l’histoire du jazz lui donnait raison sur les deux tableaux à la fois.

La note des passionnés

4,0 /5

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Head Hunters