1969 Album

In A Silent Way

par Miles DAVIS

4,0
Sortie 1969
Genres fusion · jazz-rock

Février 1969. Miles Davis entre en studio à New York avec un groupe de musiciens dont les noms seuls dessinent une carte du jazz contemporain le plus avancé : Herbie Hancock, Chick Corea, Wayne Shorter, John McLaughlin, Tony Williams, Dave Holland. Ce qui sortira de ces sessions ne ressemble à rien de ce qui a existé avant. « In a Silent Way » est un album qui définit un nouveau genre en temps réel, qui invente le jazz fusion avec la désinvolture tranquille des révolutions qui ne savent pas encore qu’elles sont des révolutions.

Miles Davis en 1969 est à un carrefour. Sa période « acoustique » antérieure avait produit des chefs-d’oeuvre absolus : « Kind of Blue » (1959), « Sketches of Spain » (1960), « Nefertiti » (1967). Mais Miles ne regarde jamais en arrière. Il a entendu James Brown, Sly Stone, Jimi Hendrix. Il a compris que l’électricité n’est pas l’ennemi du jazz mais son prochain territoire. Avec « In a Silent Way », il franchit le pas avec une élégance et une certitude qui ne laissent aucune place au doute.

L’album se compose de deux longues pièces qui occupent chacune une face du disque original : « Shhh/Peaceful » et « In a Silent Way/It’s About That Time ». Cette structure en grandes formes est elle-même une rupture avec la tradition du jazz, qui organise habituellement ses sessions en thèmes de jazz standards ou de compositions plus courtes. Miles emprunte ici la durée à l’ambient music naissante, à la musique concrète, aux raga indiens qu’il a commencé à écouter sous l’influence d’amis musiciens.

John McLaughlin, le guitariste britannique qui vient d’arriver à New York, apporte quelque chose d’absolument nouveau au son de Miles. Sa guitare électrique, avec ses textures légèrement fuzzées et ses arpèges flottants, crée un tapis harmonique qui n’appartient ni au jazz ni au rock mais se situe exactement à la frontière entre les deux. McLaughlin dira plus tard qu’il ne savait pas exactement ce que Miles attendait de lui lors de cette session. Miles lui avait simplement dit : « Joue comme tu ne sais pas jouer. » Cette instruction paradoxale est au coeur de la philosophie créatrice de Davis.

Le rôle du producteur Teo Macero est fondamental dans la création d' »In a Silent Way ». Macero a enregistré des heures de sessions improvisées, puis a utilisé la table de montage pour construire les deux longues pièces de l’album à partir de ce matériau brut. Les répétitions, les retours en arrière, les fondus enchaînés entre différentes prises : tout cela est le travail de Macero, qui traite les bandes magnétiques comme un compositeur traite ses partitions. Miles approuvera le montage final sans y changer une note.

Herbie Hancock et Chick Corea jouent tous les deux des claviers électriques dans des registres complémentaires. Hancock, avec son style lyrique et ses harmonies sophistiquées, apporte de la chaleur. Corea, plus angulaire et rhythmique, apporte de la tension. Entre les deux, la musique trouve un équilibre parfait entre le confort et l’inconfort, entre la résolution et l’anticipation. Wayne Shorter au saxophone soprano ajoute ses phrases mélodiques dont l’aspect quasi-vocal dialogue constamment avec la trompette de Miles.

La trompette de Miles elle-même est ici plus sobre, plus retenue que sur ses enregistrements précédents. Il joue moins de notes, laisse plus d’espace, fait confiance au silence autant qu’au son. Sa conception du solo a changé : il ne cherche plus à démontrer sa technique ou sa virtuosité, il cherche à trouver la note juste, la phrase exacte qui dit tout en disant peu. C’est une conception musicale qui touche à la philosophie, à l’art de la synthèse extrême.

L’influence d' »In a Silent Way » sur les décennies suivantes est incalculable. Tout le jazz fusion des années 70, Weather Report, Return to Forever, Mahavishnu Orchestra, passe par cet album. La musique ambiante de Brian Eno, qui n’est pas de jazz mais partage avec cet album sa conception du temps et de l’espace sonore, lui doit quelque chose. Même le rock progressif de groupes comme Yes ou Genesis a été influencé par la façon dont Miles Davis traite ici la durée et l’espace musical.

Cet album et « Bitches Brew » (1970) qui suivra constituent les deux monuments de la période électrique de Miles. Ensemble, ils redessinent les frontières possibles de la musique populaire et élèvent le niveau d’ambition artistique de toute une génération de musiciens. Cinquante ans plus tard, « In a Silent Way » n’a pas pris une ride. C’est l’une de ces oeuvres qui semblent contemporaines quelle que soit l’époque où on les écoute, parce qu’elles n’appartiennent pas à leur époque mais à l’éternité de l’art.

Fun fact : Joe Zawinul, le clavier-compositeur de Weather Report, avait composé la pièce « In a Silent Way » qui donne son titre à l’album. Quand Miles lui a demandé de la jouer lors des sessions, Zawinul avait préparé une version élaborée avec plusieurs thèmes et développements. Miles l’avait écouté, puis avait dit simplement : « Je veux juste les deux premières mesures, répétées. » Zawinul, interdit, avait obéi. Le résultat, ce motif simple répété et développé par les improvisateurs, est l’une des pages les plus hypnotiques de l’album. Miles avait encore une fois vu juste.

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