1969 Album

Bitches Brew

par Miles DAVIS

4,0
Sortie 1969
Genres fusion · jazz-rock

Il y a des albums qui ne sont pas des disques. Ce sont des séismes. Des fractures dans la croûte de ce qu’on croyait possible. Bitches Brew, enregistré en août 1969 dans les studios Columbia de New York et sorti en mars 1970, est le plus grand de ces séismes. Miles Davis, 43 ans à l’époque, vient de réinventer le jazz pour la troisième fois de sa carrière , après le cool avec Birth of the Cool, après le modal avec Kind of Blue , et cette fois il emporte avec lui la frontière entière entre le jazz et le rock.

Les sessions d’août 1969 sont entrées dans la légende pour leur chaos organisé. Miles convoque des dizaines de musiciens , Wayne Shorter, Chick Corea, Herbie Hancock, John McLaughlin, Bennie Maupin, deux bassistes, deux ou trois batteurs , et il les met en présence les uns des autres sans partition, sans plan prédéfini, avec une seule instruction : écouter, réagir, ne pas répéter. Son producteur Teo Macero transformera les miles de bande magnétique en une oeuvre cohérente par le montage, procédé qui scandalisera les puristes et fascinera les producteurs de rock et de hip-hop pour les cinquante années suivantes.

Ce qui sort de ces sessions est sidérant. Vingt-huit musiciens au total, enregistrés sur plusieurs jours, remontés par Macero comme un film d’Eisenstein. La musique résultante n’appartient à aucune catégorie , ce n’est pas du jazz électrique, ce n’est pas du rock progressif, ce n’est pas de la musique psychédélique, bien qu’elle soit tout cela à la fois. C’est du Miles Davis, ce qui signifie que c’est une chose unique qui n’existait pas avant et ne peut pas vraiment être répétée.

« Pharaoh’s Dance » ouvre le double album sur vingt minutes de fusion hallucinée. Les claviers électriques de Chick Corea et Joe Zawinul créent des textures qui ressemblent à de la musique de film de science-fiction , kubrickiennes, inquiétantes, superbes. La guitare de John McLaughlin crache des éclairs courts et précis. Joe Williams et Lenny White se partagent la batterie, créant des polyrhythmes qui rappellent la musique africaine tout en appartenant clairement à New York 1969.

Le titre « Bitches Brew » lui-même, vingt-sept minutes sur le disque d’origine, est une oeuvre totale. La trompette de Miles, bouchée souvent, distordue parfois, flotte au-dessus d’une tempête rythmique qui ne se résout jamais tout à fait. C’est de la tension maintenue pendant vingt-sept minutes, une promesse harmonique sans cesse différée, un climax qui n’arrive jamais parce que l’oeuvre refuse le confort de la résolution. Coltrane avait fait ça avec la durée sur A Love Supreme. Miles le fait ici avec l’harmonie elle-même.

L’influence de Bitches Brew sur la musique du vingtième siècle est proprement incalculable. Herbie Hancock formera Headhunters et inventera la funk-jazz. Wayne Shorter et Joe Zawinul créeront Weather Report. John McLaughlin fondera Mahavishnu Orchestra. Chick Corea lancera Return to Forever. Tous les grands groupes de jazz-rock de la décennie soixante-dix naissent directement de cet album, de ces sessions, de cette façon nouvelle de concevoir la musique collective.

Du côté du rock, l’influence est tout aussi profonde. Led Zeppelin, Yes, Genesis , tous intègreront dans leurs oeuvres des éléments que Miles Davis avait explorés ici. Le rock progressif des années soixante-dix doit une dette considérable à cet album que peu de ses pratiquants reconnaîtront publiquement. Et du côté du hip-hop, les producteurs des années quatre-vingt-dix et deux-mille écouteront Bitches Brew comme un manuel de montage sonore, une leçon de collage et de juxtaposition.

Sur X : @milesdavis

Miles Davis aurait pu s’arrêter après Kind of Blue et entrer dans l’histoire comme l’un des plus grands artistes de tous les temps. Après Bitches Brew, il est simplement le plus grand , celui qui n’a jamais accepté de se reposer sur ses acquis, de répéter la formule gagnante, de donner au public ce qu’il attendait. Sa carrière entière est une suite de trahisons magnifiques et calculées de ce qu’il avait fait avant.

Écouter Bitches Brew en 2024, c’est encore entendre quelque chose qui semble venir du futur. La musique ne vieillit pas parce qu’elle n’appartient à aucune époque , elle a créé sa propre temporalité, son propre espace dans lequel les règles habituelles de l’évolution et de la mode ne s’appliquent pas. C’est cela, la définition d’un chef-d’oeuvre : une oeuvre qui n’a pas besoin du temps pour se justifier. Elle se justifie par elle-même, dans chaque note, dans chaque silence, dans chaque fracture du groove qui ouvre sur l’infini.

Il faut aussi parler de la signification culturelle de cet album dans le contexte de 1969-1970. Miles Davis était alors à un carrefour : ses fans jazz traditionnels commençaient à l’accuser de trahison ; les rockers ne savaient pas quoi faire de lui. Il choisit de ne faire la cour à personne. Bitches Brew est une musique arrogante dans le meilleur sens du terme , arrogante parce qu’elle se fiche de plaire, parce qu’elle existe à ses propres conditions et laisse le monde venir à elle si le coeur lui en dit. Et le monde est venu. La récompense fut tardive mais absolue : aujourd’hui, cet album est universellement reconnu comme l’une des dix oeuvres musicales les plus importantes du vingtième siècle.

Le format double album est lui-même une décision artistique. Miles et Macero auraient pu réduire le matériel à un seul disque. Ils ont choisi l’amplitude , quatre faces de vinyl, chacune développant ses propres thèmes, ses propres textures, son propre rapport au temps. Cette durée n’est pas du remplissage. C’est une expérience totale, un bain sonore dont on ne ressort pas inchangé. Ecoutez-le d’une traite, dans l’obscurité, et dites-moi que vous n’avez pas voyagé quelque part.

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