Weather Report en 1978 est à un tournant particulier. « Heavy Weather », sorti l’année précédente, avait été un succès commercial massif grâce à « Birdland » et avait introduit le groupe à un public bien plus large que leur public habituel de jazz. La question pour « Mr. Gone » était donc celle que rencontrent tous les artistes qui connaissent un succès inattendu : continuer dans la même direction ou risquer de décevoir ce nouveau public en allant vers quelque chose de plus ambitieux et moins immédiatement accessible ? Weather Report a choisi la seconde option, et « Mr. Gone » est le résultat de cette décision.
L’album est le plus expérimental que le groupe ait produit depuis plusieurs années, avec une tendance marquée vers les compositions d’atmosphère et les explorations de texture qui n’hésitent pas à perdre l’auditeur pour lui faire découvrir quelque chose de nouveau. Zawinul et Shorter sont revenus à leurs instincts de compositeurs d’avant-garde, produisant quelque chose qui déçoit ceux qui voulaient un autre « Heavy Weather » mais qui fascine ceux qui cherchent quelque chose de plus difficile à saisir.
Jaco Pastorius, qui avait rejoint le groupe pour « Black Market » et avait été l’un des éléments centraux de « Heavy Weather », est encore plus présent sur cet album comme compositeur. Ses apports à l’écriture collective du groupe sont perceptibles dans la façon dont la basse occupe davantage de place mélodique dans les arrangements.
« Mr. Gone » en tant que composition illustre parfaitement la direction de l’album : une structure ouverte qui permet aux instruments de se rencontrer et de se séparer librement, des textures qui évoluent lentement, des espaces de silence qui sont aussi importants que les notes. C’est de la musique qui demande une écoute active et patiente pour révéler ses richesses.
Wayne Shorter, dont les compositions sont toujours les plus mystérieuses et les plus résistantes à l’analyse dans la discographie de Weather Report, contribue ici avec des pièces qui poussent encore plus loin dans ce territoire. Son saxophone soprano crée des lignes mélodiques qui semblent improvisées même quand elles sont écrites, avec cette qualité d’immédiateté et de vérité qui caractérise tout ce qu’il fait.
Les synthétiseurs de Zawinul explorent ici des territoires encore plus ambitieux que sur les albums précédents. Il avait toujours été à la pointe de l’utilisation musicale des instruments électroniques, et sur « Mr. Gone », il pousse encore plus loin en créant des environnements sonores qui n’ont pas d’équivalent dans la musique de la période.
« Mr. Gone » a été moins bien accueilli que « Heavy Weather » par la critique et le public, ce qui est compréhensible : c’est un album qui demande plus d’effort et qui offre des récompenses différentes. Pour ceux qui étaient prêts à suivre Weather Report dans cette direction, il offre quelques-unes des compositions les plus ambitieuses de leur discographie. Pour ceux qui voulaient retrouver le plaisir immédiat de « Birdland », il était une déception. Ces deux réactions sont légitimes et disent quelque chose sur la nature de l’art qui refuse de se répéter.
La discographie de Weather Report illustre parfaitement ce que signifie maintenir une ambition artistique dans le contexte de la musique commerciale : on ne peut pas plaire à tout le monde tout le temps, et les oeuvres les plus importantes sont souvent celles qui déçoivent les attentes qu’on avait créées avec les succès précédents. « Mr. Gone » est un de ces albums qui disent que l’exploration compte plus que la confirmation.
Weather Report s’est séparé en 1986 après quinze ans d’existence et une discographie de seize albums qui couvre l’ensemble du spectre du jazz fusion depuis ses premières expériences dans les années soixante-dix jusqu’à ses formes les plus commerciales dans les années quatre-vingt. Joe Zawinul a continué à explorer la musique de fusion avec son groupe Weather Update et d’autres formations jusqu’à sa disparition en 2007. Wayne Shorter est resté l’un des saxophonistes et compositeurs les plus respectés du jazz contemporain, enregistrant des albums solo qui maintiennent la même ambition artistique que « Mr. Gone ». « Mr. Gone » reste l’un des albums les plus ambitieux d’un groupe qui n’a jamais hésité à prendre des risques artistiques, même au prix d’une partie de son public. Cette cohérence de vision sur l’ensemble de la carrière du groupe est ce qui fait de Weather Report l’une des formations les plus importantes du jazz des trente dernières années du vingtième siècle.
La place de « Mr. Gone » dans la discographie de Weather Report est celle de l’album de transition, celui qui ouvre des portes que les albums suivants n’ont pas toujours empruntées. Cette position particulière lui donne une importance historique qui dépasse sa réception immédiate et en fait un jalon incontournable pour comprendre l’évolution artistique du groupe.
L incertitude avec laquelle Mr Gone a ete accueilli en 1978 ne diminue en rien sa valeur artistique : les oeuvres qui prennent des risques sont precisement celles qui resistent le mieux au temps, car elles ne cherchent pas la commodite du moment mais la verite de leur propre logique interne.
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