1970 Album

Magma (aka Kobaïa)

par MAGMA

4,0
Sortie 1970
Artiste MAGMA

Il y a des albums qui définissent leur propre genre tellement complètement qu’aucune description préexistante ne peut les contenir. Le premier album de Magma, sorti en 1970 sous le titre éponyme du groupe (et souvent référencé comme Kobaïa, du nom de leur planète fictive), est de ceux-là. Christian Vander , batteur, compositeur, chanteur et créateur de l’univers conceptuel total qui s’appelle Magma , a inventé quelque chose qui n’existait pas avant lui et qui n’a jamais vraiment eu d’imitateurs convaincants : le Zeuhl.

Le Zeuhl est une musique qui combine le jazz de John Coltrane (que Vander vénère comme un prophète musical), la musique classique de Bartók et Stravinsky, le rock progressif, les chants collectifs qui évoquent les musiques rituelles africaines et moyen-orientales, le tout chanté dans une langue inventée , le kobaïen , que Vander a créée de toutes pièces pour exprimer des concepts musicaux et spirituels qu’il trouvait inexprimables dans les langues humaines existantes.

Christian Vander joue de la batterie dans la tradition de John Coltrane , une tradition? Non : Coltrane ne jouait pas de batterie. Ce que Vander fait est d’appliquer à la batterie les principes d’exploration et de spiritualité musicale qu’il a appris des disques de Coltrane, en particulier A Love Supreme. Sa batterie est un instrument mélodique autant que rythmique, un instrument de narration spirituelle.

Le premier album de Magma raconte, en kobaïen, l’histoire d’un groupe d’humains qui fuient la Terre mourante vers la planète Kobaïa. C’est une science-fiction musicale d’une cohérence totale , chaque chanson est un chapitre du récit, les voix chorale évoquent le voyage collectif, les ruptures et les transitions musicales correspondent aux événements narratifs.

Klaus Blasquiz , chanteur principal sur cet album , est un performer d’une intensité qui correspond à la musique de Vander. Sa façon de chanter le kobaïen , avec la conviction d’un locuteur natif, sans la distance ironique qu’une langue inventée pourrait induire , est essentielle à la crédibilité de l’entreprise. Le kobaïen doit sonner comme une vraie langue, et il le fait.

L’orchestre de Magma , car c’est bien d’un orchestre qu’il s’agit, pas d’un simple groupe de rock , comprend des instruments qui ne figurent habituellement pas dans le rock : violoncelle, flûtes, chants choral organisés en sections. La direction musicale de Vander sur ses musiciens est celle d’un chef d’orchestre plutôt que d’un leader de groupe.

La réception de Magma en France fut celle d’un culte , un public restreint mais passionné qui reconnaissait dans cette musique quelque chose d’unique et d’essentiel. La réception internationale fut encore plus limitée, mais avec le temps, Magma a acquis une réputation mondiale dans les cercles du rock progressif et expérimental.

Sur X : @magmaband

La discographie de Magma , une série d’albums conceptuels qui continuent le récit de Kobaïa à travers plusieurs décennies , est une des oeuvres les plus cohérentes et les plus ambitieuses de toute l’histoire du rock européen. Mekanik Destruktiw Kommandoh en 1973 sera leur chef-d’oeuvre reconnu, mais ce premier album est le point de départ d’une aventure musicale d’une ampleur exceptionnelle.

Vander continue d’enregistrer et de tourner avec Magma aujourd’hui , avec différentes formations mais toujours sa batterie au centre de tout. Sa longévité artistique, sa fidélité à la vision originale sans jamais la trahir, font de lui une des figures les plus originales et les plus radicalement indépendantes de toute l’histoire du rock français.

L’influence de John Coltrane sur Christian Vander mérite une réflexion approfondie. Coltrane n’a pas seulement influencé la musique de Vander , il a influencé sa conception entière de ce que la musique est et peut faire. A Love Supreme de Coltrane (1964) est pour Vander une oeuvre spirituelle autant que musicale , une preuve que la musique peut être un acte de dévotion et d’exploration spirituelle. Cette vision de la musique comme pratique spirituelle est au coeur de tout ce que Magma a créé.

La langue kobaïenne , dont Vander a développé la grammaire et le vocabulaire sur des décennies , est maintenant suffisamment élaborée pour que des linguistes s’y soient intéressés. Des thèses universitaires ont été écrites sur la construction linguistique du kobaïen et sur son rôle dans la musique de Magma. Cette dimension pseudo-linguistique de l’oeuvre de Vander est unique dans l’histoire du rock.

La fidélité des fans de Magma , qui constituent une communauté mondiale de passionnés , est légendaire dans le monde du rock progressif. Des festivals entiers sont consacrés à Magma et aux groupes qui ont été influencés par le Zeuhl. Cette loyauté multigénérationnelle témoigne de la puissance de la vision originale de Vander, qui continue de toucher de nouveaux auditeurs à chaque décennie.

Le terme « Zeuhl » , inventé par Vander pour décrire le style musical de Magma , vient lui-même du kobaïen et signifie approximativement « céleste ». Cette auto-désignation stylistique , un groupe qui nomme son propre genre dans une langue inventée , est un geste artistique d’une cohérence totale avec la vision de Vander de la musique comme cosmos alternatif.

Les albums de Magma des années soixante-dix , Mekanik Destruktiw Kommandoh, Köhntarkösz, Üdü Wüdü , ont chacun approfondi et enrichi l’univers de Kobaïa de façon distincte. Mais ce premier double album reste le point de départ obligé , la fondation sur laquelle tout le reste a été construit, avec la fraîcheur et l’urgence d’une vision totalement nouvelle.

Le fait que Magma ait survécu et prospéré dans des structures underground et semi-underground pendant plus de cinquante ans , sans jamais faire de compromis avec les exigences du marché mainstream , est une leçon d’intégrité artistique que peu de groupes peuvent revendiquer avec une telle constance.

La note des passionnés

4,0 /5

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