La scène de Canterbury, dans le Kent anglais, a produit dans les années soixante-dix une des formes les plus intellectuellement exigeantes et les plus réjouissantes du rock progressif. Soft Machine en est le groupe fondateur, et Volume Two, sorti en 1969, est le deuxième chapitre d’une histoire qui allait mener le groupe vers le jazz fusion avant même que ce genre existe officiellement.

Robert Wyatt, batteur et chanteur, est le coeur émotionnel du groupe , sa voix haute et légèrement naïve, ses textes absurdes et poétiques, son jeu de batterie d’une précision et d’une musicalité exceptionnelles. Mike Ratledge aux claviers apporte la dimension expérimentale , son orgue Lowrey modifié, avec ses effets de fuzz et de phase, crée des textures sonores qui n’ont pas d’équivalent dans le rock de l’époque. Hugh Hopper, arrivé pour ce deuxième album, est un bassiste d’une originalité totale , sa basse distordue, mélodique, contre-intuitive, fait partie des sons les plus distinctifs du Canterbury sound.

« Pataphysical Introduction » ouvre l’album avec un humour très britannique , une référence à Alfred Jarry et à la ‘pataphysique, la science des solutions imaginaires. Soft Machine se situait explicitement dans une tradition de l’absurde et du non-sens héritée de Lewis Carroll, de Monty Python (qui n’existait pas encore), de l’humour surréaliste anglais. Cette disposition à ne pas se prendre trop au sérieux tout en produisant une musique d’une sophistication rare est peut-être la marque la plus distinctive du groupe.

Les compositions de Volume Two sont structurées différemment de tout ce qui se fait en 1969 dans le rock. Pas de vers-refrain-pont, pas de blues en douze mesures, pas de forme sonate. Wyatt et Ratledge construisent des pièces en sections successives qui s’enchaînent sans retours en arrière, des suites dont chaque partie n’existe que pour préparer la suivante. C’est une façon d’organiser la musique qui doit plus à la composition classique contemporaine qu’à n’importe quelle tradition rock.

L’humour de l’album , les titres absurdes, les textes de Wyatt qui mélangent le quotidien et le philosophique , est aussi un élément musical. Il y a une légèreté dans la façon dont Soft Machine aborde des structures musicales complexes qui distingue le groupe du progressif plus solennel d’Emerson, Lake and Palmer ou de Yes. Ils semblent dire : « Tout ça est sérieux, mais pas trop. La musique devrait être aussi amusante que difficile. »

Robert Wyatt quittera Soft Machine en 1971 pour fonder Matching Mole, puis une carrière solo marquée par l’accident de 1973 qui le laissera paraplégique. Ses albums suivants , Rock Bottom, Ruth Is Stranger Than Richard , sont parmi les oeuvres les plus belles et les plus personnelles du rock britannique. Mais c’est avec Soft Machine qu’il a établi les bases de son langage musical.

Mike Ratledge, lui, ne fera jamais carrière solo , il se retirera progressivement de la musique dans les années soixante-dix pour devenir ingénieur en informatique. Cette discrétion contribue au statut semi-mythique du groupe : des musiciens d’une originalité exceptionnelle qui ont choisi de ne pas poursuivre leur célébrité, laissant leur musique parler seule sans le soutien d’une présence médiatique continue.

Sur X : @softmachine

Le Canterbury sound que Volume Two contribue à définir influencera des générations de musiciens , des groupes progressifs des années soixante-dix comme Hatfield and the North et National Health jusqu’aux musiciens de math-rock et d’emo art-rock des années deux mille qui reconnaissent Soft Machine comme précurseur sans toujours l’avoir écouté directement. C’est l’influence diffuse, celle qui se transmet de génération en génération sans que chaque maillon de la chaîne soit conscient de sa source.

Volume Two est un album exigeant , pas pour se donner des airs, pas pour exclure les auditeurs non initiés, mais parce que la musique qu’il contient exigeait cette forme pour exister. C’est l’honnêteté de l’exigence, la beauté d’une musique qui est ce qu’elle est sans s’excuser de l’être. Dans un paysage musical qui privilégiait l’accessibilité immédiate, Soft Machine choisissait la complexité. Ce choix avait un coût commercial. Il avait aussi une valeur artistique inestimable.

Il faut remettre Volume Two dans son contexte pour mesurer à quel point il était radical en 1969. À la même époque, Led Zeppelin sortait son premier album, les Beatles publiaient Abbey Road, les Rolling Stones enregistraient Let It Bleed , autant de définitions différentes de ce que le rock pouvait être. Soft Machine proposait une définition radicalement plus abstraite, plus proche de la musique contemporaine savante que du rock and roll des origines. Que ces différentes visions du rock aient coexisté dans la même année dit quelque chose d’extraordinaire sur la vitalité créative de 1969.

Wyatt quittera Soft Machine en mauvais termes en 1971 après que le groupe décida de se diriger vers un jazz instrumental sans voix. C’est une décision compréhensible musicalement , le jazz pur offrait plus de liberté que le rock chanté , mais qui amputait le groupe de son élément le plus humain. Les albums post-Wyatt de Soft Machine sont excellents pour les amateurs de jazz fusion des années soixante-dix, mais Volume Two reste l’oeuvre la plus accessible et la plus touchante de leur discographie.

Les textes de Wyatt , parfois absurdes, souvent autobiographiques, toujours habités , méritent une lecture attentive. Sur Volume Two, il écrit des choses sur l’amour, l’ennui, le quotidien, avec une légèreté surréaliste qui n’est pas de l’évasion mais d’une présence paradoxale au réel. Cette capacité à traiter des sujets ordinaires avec une méthode extraordinaire , harmonies jazzy, mètre impair, arrangements inattendus , est la marque de fabrique d’un artiste qui ne pouvait s’exprimer que dans ses propres termes.

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