Absolutely Free
par Frank ZAPPA
Absolutely Free, The Mothers of Invention (1967) : Frank Zappa déclare la guerre à l’Amérique
Il y a Frank Zappa et il y a le reste du monde. En 1967, pendant que les hippies chantent l’amour et que les rockers jouent les rebelles, un moustachu de Baltimore installé à Los Angeles sort Absolutely Free, le deuxième album des Mothers of Invention, et y démonte méthodiquement la société américaine avec un mélange de satire féroce, de musique classique d’avant-garde, de doo-wop parodique et de rock garage. Personne d’autre ne fait ça. Personne d’autre ne peut faire ça.

Le satiriste le plus intelligent du rock
Zappa méprise les hippies autant que l’establishment. Il se moque des fleurs dans les cheveux avec la même verve qu’il attaque le puritanisme américain. Plastic People, le morceau d’ouverture, est une diatribe contre la conformité sociale. Brown Shoes Don’t Make It, suite de sept minutes, est un collage de styles musicaux qui raconte l’histoire d’un politicien pervers avec une cruauté de scalpel. America Drinks and Goes Home ferme l’album sur une parodie de lounge music qui résume le vide existentiel de la classe moyenne.
La musique est la meilleure arme. Si les gens dansent dessus, ils ne se rendent même pas compte qu’on les insulte.
Musicalement, l’album est un tour de force. Zappa compose pour un ensemble de dix musiciens avec la rigueur d’un compositeur classique et l’énergie d’un rocker. Les changements de tempo, les transitions abruptes entre le doo-wop et le free jazz, les citations de Stravinsky et de Varèse, tout cela est orchestré avec une précision maniaque.
Le chaos organisé comme art
Fun fact de studio : Zappa était un perfectionniste tyrannique en studio. Les musiciens des Mothers devaient jouer ses partitions exactement comme il les avait écrites, ce qui pour des rockers habitués à l’improvisation était une torture. Mais le résultat est d’une cohérence et d’une richesse qui dépassent de loin tout ce que le rock avait produit jusqu’alors en termes de complexité compositionnelle.
L’album est structuré en deux « opéras » courts, une ambition formelle inédite dans le rock. Le premier, Absolutely Free, est une satire de la culture de consommation. Le second, The M.O.I. American Pageant, est une parodie du patriotisme américain. Les deux se complètent dans un portrait au vitriol de l’Amérique de 1967.
Zappa mourra en 1993, à 52 ans, d’un cancer de la prostate. Il laisse derrière lui plus de soixante albums, une filmographie, des oeuvres orchestrales, et un héritage de subversion intelligente que personne n’a égalé. Absolutely Free est l’un des premiers et des meilleurs exemples de cet art unique : la musique comme arme de destruction massive contre la bêtise humaine. Absolument libre, absolument génial.
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