In the Wake of Poseidon
par KING CRIMSON
Quand King Crimson sort In the Wake of Poseidon en mai 1970, le groupe est déjà un groupe différent de celui qui avait enregistré In the Court of the Crimson King quelques mois plus tôt. Les tensions internes avaient conduit à plusieurs changements de formation , seuls Robert Fripp à la guitare et Peter Sinfield à l’écriture des textes étaient présents sur les deux albums. Et pourtant, la continuité musicale est remarquable , In the Wake of Poseidon est l’album jumeau de son prédécesseur, avec la même grandeur sombre et la même ambition.
Robert Fripp , le guitariste, compositeur et architecte sonore du groupe , est en 1970 déjà en train de développer l’approche de la guitare qu’il affinera au cours des décennies suivantes. Son jeu combine des influences de jazz (Robert Fripp citait Django Reinhardt et Wes Montgomery comme influences), de musique classique et de rock expérimental, dans une fusion qui lui appartient entièrement.
Greg Lake, qui quittera le groupe pour former Emerson, Lake and Palmer immédiatement après cet album, chante et joue de la basse pour la dernière fois avec King Crimson. Sa voix de baryton , d’une chaleur et d’une expressivité remarquables , est particulièrement mise en valeur sur les morceaux les plus lyriques de l’album. Sa contribution est inestimable.
« Pictures of a City » ouvre l’album avec une pièce de jazz-rock complexe et sombre , une vision de la ville moderne d’une froideur clinique qui contraste avec la nature organique des images que Sinfield aimait utiliser. Les changements de tempo, les interruptions brusques, les retours en force , tout cela crée une tension narrative qui fait de la chanson un récit musical complet.
« Cadence and Cascade » est le moment le plus doux de l’album , une ballade acoustique d’une beauté sereine que Gordon Haskell (chanteur invité) interprète avec une délicatesse qui contraste avec les moments de rock lourd qui l’entourent. Cette alternance entre douceur et puissance est caractéristique de l’esthétique de King Crimson.
« The Devil’s Triangle » , adaptation libre d’une pièce de Gustav Holst , montre King Crimson capable d’assimiler la musique classique du vingtième siècle avec une naturalité qui n’est pas simplement de l’imitation mais de l’intégration créative. Fripp comprend Holst d’une façon qui lui permet de le transformer plutôt que de le copier.
Mel Collins au saxophone et à la flûte apporte une dimension jazzy à l’album qui manquait parfois sur le premier King Crimson. Son jeu est d’une fluidité et d’une expressivité qui en font un musicien à part entière dans le groupe, pas simplement un coloriste.
La formation King Crimson changera encore radicalement après cet album , Fripp reconstruira le groupe autour de nouvelles recrues (Boz Burrell, Mel Collins, Ian Wallace) pour Lizard en 1970, puis encore une fois pour Islands en 1971. Cette politique de reconstruction permanente , que Fripp assumera explicitement comme une stratégie créative plutôt que comme un problème de stabilité , fera de King Crimson un des groupes les plus constants dans leur évolution et les plus difficiles à saisir.
In the Wake of Poseidon est souvent considéré comme la dernière oeuvre de la première grande période de King Crimson , avant les grandes expérimentations de la période 1971-1974 qui produira Larks’ Tongues in Aspic et Starless and Bible Black. Cette continuité entre les deux premiers albums et cette rupture avec la période suivante en font un document à la fois terminal et inaugural.
Le travail de Peter Sinfield comme lyricist de King Crimson , son seul rôle dans le groupe, puisqu’il n’était pas musicien , est une anomalie dans l’histoire du rock. Des poètes collaborant avec des musiciens sans composer eux-mêmes de musique, c’était une pratique plus courante au dix-huitième siècle (lieder, opéra) qu’au vingtième. Sinfield apportait une dimension littéraire à la musique de Fripp qui en faisait une oeuvre composite d’une richesse particulière.
La question de la durabilité du son de King Crimson , de ces premiers albums sombres et orchestraux , est résolue depuis longtemps par l’écoute : ils n’ont pas vieilli. La musique de In the Wake of Poseidon sonne aussi fraîche et aussi sombre en 2024 qu’en 1970, parce qu’elle ne cherchait pas à être « dans le vent » mais à exprimer quelque chose d’essentiel sur la condition humaine à travers des structures musicales intemporelles.
Fripp, qui maintient King Crimson actif avec différentes formations jusqu’à aujourd’hui, a souvent dit que le groupe n’est pas un groupe de musiciens mais « un moyen d’accomplir quelque chose » , une vision artistique qui se réalise à travers des musiciens changeants. Cette philosophie, déjà en germe dans les changements rapides de formation de 1970, est ce qui explique la longévité et la cohérence stylistique d’une aventure musicale de plus de cinquante ans.
La réunion de Fripp avec Lake (retour de ELP) et Collins pour des concerts occasionnels dans les années deux mille a rappelé à beaucoup de fans que la période 1969-1971 de King Crimson était irremplaçable. Les grandes reformations du groupe , la version double-trio des années quatre-vingt-dix, les formations actuelles , sont musicalement distinctes mais héritières directes de la vision artistique posée sur ces deux premiers albums.
La musique de King Crimson a toujours été difficile à classer , trop rock pour le monde jazz, trop expérimentale pour le rock conventionnel, trop classique pour le progressif standard. Cette difficulté de classification est précisément ce qui en fait l’oeuvre d’un groupe qui n’appartient qu’à lui-même, dont le territoire musical propre ne peut pas être réduit à une combinaison de genres existants.
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