1973 Album

Selling England by the Pound

par GENESIS

4,0
Sortie 1973
Artiste GENESIS

La vente de l’Angleterre

Octobre 1973. Genesis publie Selling England by the Pound, son cinquième album studio, et produit ce que beaucoup considèrent comme leur chef-d’oeuvre de l’ère Gabriel. Le titre vient d’une phrase d’Harold Wilson, le chef du parti travailliste, qui accusait le gouvernement conservateur de vendre l’Angleterre au capital étranger. Peter Gabriel l’a repris et en a fait le titre d’un album qui explore l’identité anglaise avec une ironie tendre et une nostalgie légèrement satirique.

Dancing with the Moonlit Knight ouvre l’album avec une introduction vocale a cappella de Gabriel seul, chantant une mélopée qui convoque la figure d’un chevalier médiéval anglais. Puis les instruments entrent un par un, construisant progressivement un arrangement orchestral rock qui est l’un des plus impressionnants que Genesis ait jamais réalisé. Tony Banks aux claviers, Steve Hackett à la guitare, Mike Rutherford à la basse et Phil Collins à la batterie se montrent ici à leur meilleur individuel et collectif.

I Know What I Like (In Your Wardrobe) est le premier single de Genesis à se classer dans les charts anglais (modestement, mais réellement). C’est aussi l’une de leurs chansons les plus accessibles : un groove de music-hall légèrement fou, une structure qui oscille entre le carré et l’irrégulier, et des paroles sur un jardinier qui refuse d’ambitionner autre chose que ce qu’il a déjà. C’est une célébration de la satisfaction tranquille dans un monde qui valorise l’ambition perpétuelle.

Firth of Fifth et la beauté formelle

Firth of Fifth est la pièce la plus célèbre de l’album et l’une des grandes oeuvres du rock progressif. Elle commence par une introduction de piano de Tony Banks qui est un classique à elle seule : une progression harmonique complexe jouée à la vitesse d’une toccata baroque, qui établit une thématique musicale que le reste de la chanson va développer et transformer. Banks est un compositeur instinctif dont la formation pianistique lui permettait de construire des introductions et des modulations que les compositeurs rock plus autodidactes n’auraient pas pu imaginer.

Le solo de guitare de Steve Hackett dans la section centrale de Firth of Fifth est l’un des moments les plus admirés de sa carrière. Il joue la mélodie principale, exposée d’abord par le piano, dans un registre lyrique et chantant qui fait de sa guitare un instrument vocal. Sa technique de tapping et de glissando lui donne une fluidité et une expressivité qui sont très différentes du style de la plupart de ses contemporains guitaristes de rock progressif. Hackett est un chercheur, toujours à la frontière entre la technique classique et l’expérimentation électrique.

The Cinema Show est une autre pièce longue et ambitieuse qui part d’une observation des couples qui s’embrassent dans les cinémas pour s’élever vers une réflexion sur Hermaphrodite, personnage mythologique qui réunit les deux sexes. La section finale instrumentale de la pièce, avec la guitare d’Hackett et les claviers de Banks en dialogue, est une démonstration de la façon dont les musiciens de Genesis pouvaient improviser collectivement dans un cadre structurel défini.

Collins et la batterie comme instrument d’expression

Phil Collins n’est pas encore le chanteur solo qui va dominer les charts des années 1980. En 1973, il est le batteur de Genesis, et dans ce rôle, il est extraordinaire. Sa batterie sur Selling England by the Pound est un modèle de sensibilité et d’intelligence musicale. Il ne joue pas fort pour jouer fort. Il joue ce que la musique demande, et ce que la musique de Genesis demande est souvent très subtil : des changements de dynamique soudains, des passages de la douceur à la puissance en une mesure, des polyrhythmies qui soutiennent les structures harmoniques complexes de Banks.

Collins chante un titre, More Fool Me, en lead pour la première fois. C’est un moment doux et légèrement mélancolique qui préfigure ce que sera sa voix lead dans les années à venir. Gabriel n’a aucune objection à cette incursion de Collins dans le chant : leur relation musicale à cette période est coopérative et sans hiérarchie des égos.

Selling England by the Pound sera le dernier grand album de Gabriel avec Genesis avant son départ en 1975. Ce départ ouvrira une crise existentielle pour le groupe qui en sortira transformé mais, remarquablement, encore vivant et encore capable de produire de la grande musique. Mais quelque chose d’essentiel prend fin avec cet album. Une vision, une façon d’être Genesis, qui ne reviendra jamais complètement.

La note des passionnés

4,0 /5

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