1974 Album

Starless and Bible Black

par KING CRIMSON

4,0
Sortie 1974

Il y a des albums qui n’expliquent pas, qui n’illustrent pas, qui n’accompagnent pas. Ils existent selon leur propre logique, à leurs propres conditions, et l’auditeur qui veut les rejoindre doit accepter de voyager dans un territoire dont les cartes n’existent pas. « Starless and Bible Black » est de ces albums-là. C’est l’un des plus radicaux et des plus fascinants que King Crimson ait produits, et c’est dire quelque chose pour un groupe dont la discographie entière est une leçon de refus des facilités.

Pour comprendre comment cet album a été fabriqué, il faut comprendre la méthode de travail du King Crimson de 1973-1974. Robert Fripp, John Wetton, Bill Bruford et David Cross improvisaient chaque soir lors de leurs concerts, souvent pendant des durées qui dépassaient largement les formats conventionnels. Ces improvisations étaient enregistrées systématiquement. Fripp a ensuite sélectionné les meilleurs moments, les a montés et agencés en studio pour créer ce qui est présenté comme un album studio mais qui est en réalité un montage d’instants live capturés dans leur spontanéité totale.

Cette façon de travailler produit quelque chose d’unique dans le paysage du rock progressif de l’époque. Là où Genesis ou Yes construisaient leurs albums comme des architectures minutieusement planifiées, King Crimson laissait tout ouvert, tout possible, tout risqué. « The Great Deceiver » qui ouvre l’album en est l’illustration parfaite : une chanson qui semble composée mais qui garde l’urgence et l’imprévisibilité d’une improvisation, parce qu’elle l’est en grande partie. On ne sait jamais où la musique va aller, et cette incertitude est exactement ce que Fripp cherchait à créer.

Bill Bruford à la batterie est à son sommet sur cet album. Son jeu est un chef-d’oeuvre d’économie et d’imagination : il ne joue jamais ce qu’on attend, il ne remplit jamais l’espace quand le silence serait plus approprié, il crée des contretemps et des accents qui déstabilisent délicieusement sans jamais perdre la cohérence rythmique globale. Bruford a développé une façon de jouer la batterie comme si elle était un instrument mélodique, chaque coup de caisse claire ou de charleston ayant une signification harmonique autant que rythmique.

John Wetton à la basse et au chant apporte une humanité vocale et instrumentale qui est essentielle à l’équilibre de l’album. Sa basse est grave et physique, elle ancre les improvisations les plus abstraites dans quelque chose de tangible et de corporel. Et sa voix de baryton, dans les rares moments chantés de l’album, crée un contraste saisissant avec les atmosphères instrumentales environnantes. « The Night Watch », l’une des rares compositions entièrement écrites de l’album, est un exemple de ce que Wetton apportait : une chanson avec une mélodie réelle et un texte qui dit quelque chose sur le temps et la mémoire.

David Cross au violon électrique est peut-être la voix la plus originale de cette formation. Son instrument crée des textures qui n’appartiennent ni au jazz, ni au classique, ni au rock : quelque chose de particulièrement tendu et beau en même temps, qui donne à certains passages de l’album une qualité presque visuelle. On voit des choses en écoutant ce violon : des espaces ouverts, des lumières changeantes, des perspectives qui s’allongent puis se resserrent.

« Fracture » est la pièce la plus exigeante de l’album, une composition de Fripp qui pousse les limites de ce que la guitare rock peut faire techniquement et harmoniquement. C’est du rock progressif poussé jusqu’à son point de rupture logique, jusqu’à l’endroit où les catégories cessent d’être utiles et où l’on est simplement dans de la musique au sens le plus large et le plus fondamental du terme.

Le titre de l’album vient d’une expression du poète gallois Dylan Thomas. Ce choix dit quelque chose sur l’univers de référence de King Crimson : la grande poésie moderniste anglophone, les formes les plus exigeantes de l’expression artistique, la conviction que la musique pouvait et devait se mesurer aux mêmes standards que la littérature la plus ambitieuse. « Starless and Bible Black » atteint cet objectif à sa façon particulière : c’est une oeuvre qui ne se laisse pas résumer, qui résiste à la paraphrase, qui doit être entendue pour être comprise.

« Starless and Bible Black » est sorti en mars 1974, entre « Larks’ Tongues in Aspic » de 1973 et « Red » de la même année. Dans cette trilogie que forme le King Crimson de la formation Fripp/Wetton/Bruford/Cross, il occupe la position centrale, la plus radicalement expérimentale. C’est l’album où le groupe est allé le plus loin dans ses propres logiques, et c’est pour cette raison qu’il reste le plus difficile d’accès et le plus durablement fascinant.

L’influence de « Starless and Bible Black » sur la musique qui a suivi est plus large qu’on ne pourrait le croire. Les techniques d’improvisation collective développées par cette formation de King Crimson ont été absorbées par des musiciens de jazz-rock, de musique électronique expérimentale et de post-punk qui n’avaient peut-être pas conscience de leur dette. La façon dont Fripp pensait l’architecture musicale comme quelque chose de vivant et d’évolutif plutôt que de fixe et de déterminé à l’avance a ouvert des possibilités que d’autres musiciens ont explorées pendant des décennies. Cet album est l’un des enregistrements les plus importants de cette vision, et sa richesse se révèle différemment à chaque écoute.

La note des passionnés

4,0 /5

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Starless and Bible Black