In The Court Of The Crimson King
par KING CRIMSON
Il y a des disques qui changent tout. « In the Court of the Crimson King », premier album de King Crimson sorti en octobre 1969, est de ceux-là. En une seule nuit d’écoute, cet album rend caducs tous les présupposés sur ce que le rock peut ou ne peut pas faire, sur les limites de la chanson populaire, sur la relation entre la musique savante et la musique de masse. King Crimson n’invente pas le rock progressif : il le définit, lui donne son vocabulaire, ses ambitions et sa noblesse. Et il le fait avec un premier album d’une complétude et d’une assurance stupéfiantes.
Robert Fripp, le guitariste et architecte intellectuel du groupe, a vingt-trois ans. Greg Lake, le chanteur et bassiste, en a vingt et un. Ian McDonald, le multi-instrumentiste (flûte, saxophone, claviers, voix), et Michael Giles, le batteur, ont respectivement vingt-cinq et vingt-six ans. Peter Sinfield, le parolier du groupe, est l’homme de l’ombre qui donne aux compositions de Fripp et McDonald leur dimension poétique et symbolique. Ce sont cinq jeunes hommes qui, ensemble, ont trouvé un langage musical qui n’existait pas avant eux.
« 21st Century Schizoid Man » ouvre l’album comme une explosion. Le riff de guitare saturé de Fripp, le baryton haché et hallucinatoire de Lake, la section de saxophone de McDonald qui sonne comme free jazz traversant un broyeur industriel : c’est une intro de disque parmi les plus saisissantes de l’histoire du rock. Le morceau enchaîne des sections aux tempos et aux tonalités radicalement différents, passant de l’agression pure à la complexité polyphonique en quelques secondes. En 1969, personne n’avait encore entendu ça.
« I Talk to the Wind » est le contraire parfait. Une flûte de McDonald ouvre sur une mélodie mélancolique et belle, la voix de Lake chante avec une douceur et une précision vocale qui révèle l’autre dimension du groupe : sa capacité à la tendresse et à la poésie. Ce balancement constant entre la puissance et la délicatesse, entre l’agressivité et la beauté, est une des caractéristiques fondamentales de King Crimson. Ils ne font jamais une seule chose à la fois, ils habitent toutes les possibilités de la musique simultanément.
« Epitaph », avec ses orchestrations de cordes et ses accords de Mellotron (un clavier qui reproduit des sons d’instruments réels préenregistrés), est peut-être la pièce la plus dramatique et la plus émouvante de l’album. Le texte de Sinfield est une méditation sur les erreurs de l’humanité et la fragilité de la civilisation, traité avec une gravité et une beauté qui rappellent la meilleure poésie symboliste. Lake chante avec une émotion contenue qui, précisément parce qu’elle est retenue, touche plus profondément que n’importe quel exhibitionnisme vocal.
« Moonchild » explore les territoires du silence et de l’improvisation. Après une introduction chantée d’une beauté onirique, le morceau se transforme en une longue improvisation instrumentale de dix minutes où les musiciens jouent avec une légèreté presque inaudible, chacun laissant l’espace aux autres, construisant une architecture sonore à partir de presque rien. C’est du jazz libre passé par le filtre du rock, ou du rock déconstruit jusqu’à ses éléments les plus atomiques.
La pièce titre, « The Court of the Crimson King », est la conclusion de l’album et son couronnement. Le Mellotron de McDonald crée un monde sonore d’une grandeur médiévale, et Lake chante le texte de Sinfield avec toute la majesté que requiert ce tableau musical du Roi Cramoisi et de sa cour. C’est une vision artistique totale, où la musique, les textes et les arrangements forment un ensemble indissociable.
L’album atteint immédiatement la quatrième place des charts britanniques, performance exceptionnelle pour un disque aussi peu commercial dans sa forme. En Amérique, King Crimson conquiert les colleges et les universités où le public est prêt à recevoir une musique aussi ambitieuse et exigeante. L’influence de cet album sur le rock progressif qui suivra est absolue : Yes, Emerson Lake and Palmer, Genesis, Gentle Giant : tous doivent quelque chose à « In the Court of the Crimson King ».
Fun fact : « 21st Century Schizoid Man » a été samplée ou citée par des artistes aussi variés que Kanye West (sur « Power »), Nine Inch Nails et des dizaines de rappeurs. Fripp, qui contrôle ses droits avec une attention méticuleuse, autorise rarement ces utilisations, mais quand la demande lui semble artistiquement justifiée, il dit oui. Sa seule condition : que l’artiste qui sample ait vraiment écouté l’original et comprenne ce qu’il utilise. C’est une exigence de respect artistique qui dit beaucoup sur l’homme.
Ce qui est peut-être le plus remarquable dans « In the Court of the Crimson King », c’est la façon dont il a réussi à durer. Cinquante ans après sa sortie, il sonne aussi frais et aussi radical qu’en 1969. Cela tient à plusieurs facteurs : la qualité de l’écriture de Fripp et McDonald, qui refuse les modes passagères; la production de Peter Sinfield et de l’ingénieur Robin Thompson, qui capture le groupe avec une clarté intemporelle; et surtout la vision artistique qui sous-tend chaque choix, cette conviction que la musique populaire peut aspirer aux mêmes ambitions que la musique de concert sans perdre son âme rock.
Robert Fripp dissoudra King Crimson en 1974 pour reconstituer des formations radicalement différentes dans les années suivantes. Chaque reformation de King Crimson sera un défi aux attentes du public, une démonstration que l’identité d’un groupe peut évoluer sans trahir ses principes fondateurs. Fripp a déclaré à plusieurs reprises que la seule constante de King Crimson est l’intention de se surpasser, de ne jamais répéter ce qui a déjà été fait. Cette philosophie d’insatisfaction créatrice, incarnée pour la première fois sur cet album fondateur, est la vraie marque de fabrique de King Crimson.
Plus de KING CRIMSON
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration





