1971 Album

Pawn Hearts

par VAN DER GRAAF GENERATOR

4,5(1)
Sortie 1971

Il y a des albums qui font basculer le rock progressif dans une autre dimension, des oeuvres qui transcendent la notion meme de chanson pour devenir des cathédrales sonores. Pawn Hearts, quatrieme album de Van der Graaf Generator sorti le 12 novembre 1971 sur le label Charisma Records, est de ceux-là. Enregistre aux Trident Studios de Londres entre juillet et septembre 1971, sous la direction du producteur John Anthony, ce disque incarne l’ultime vertige d’un groupe qui n’a jamais cherché à plaire, seulement à exister avec une intensité brûlante.

Pochette de Pawn Hearts de Van der Graaf Generator
Pawn Hearts, 1971

Le groupe, à ce stade, est réduit à son noyau dur et pourtant débordant d’inventivité: Peter Hammill au chant, piano et guitare, David Jackson aux saxophones et flûte, Hugh Banton aux orgues Hammond et Farfisa, ARP synthétiseur et basse pédale, Guy Evans à la batterie et aux percussions. A eux quatre, ils construisent un univers sonore que personne n’avait encore osé imaginer. Et pour l’occasion, un invité de marque fait une apparition sur la face B: Robert Fripp, guitariste de King Crimson, apporte ses cordes électriques à la suite monumentale qui couronne l’album.

Trois titres, un univers

Pawn Hearts ne compte que trois morceaux. Trois. Et pourtant, l’album s’étire sur plus d’une heure de musique dans ses rééditions ultérieures. Face A: Lemmings (Including Cog) ouvre le bal avec ses onze minutes de tension accumulée, portrait d’une humanité qui court vers sa propre destruction comme des lemmings. Puis Man-Erg, dix minutes d’une beauté déchirante, explore la dualité de l’être humain, la coexistence du « man » et de l' »erg » (terme d’énergie en physique), l’ange et le démon logés dans le meme corps. Hammill chante avec cette voix à nulle autre pareille, capable de passer de la douceur au hurlement en une fraction de seconde, comme si chaque note lui coûtait quelque chose de vital.

Mais c’est la face B qui a rendu ce disque légendaire. A Plague of Lighthouse Keepers: vingt-trois minutes et quatre secondes d’une suite en dix parties qui plonge l’auditeur dans l’histoire d’un gardien de phare, témoin impuissant de naufrages au large, et peut-être lui-meme perdu à la fin, dans une conclusion intentionnellement ambiguë. Hammill avait composé cette fresque lors d’une tournée épuisante en Allemagne. Le groupe l’avait assemblée en studio, enregistrant des sections de deux à cinq minutes qu’ils montaient ensuite comme un réalisateur monte ses rushes. Hugh Banton a apporté la section « Pictures / Lighthouse », inspirée du compositeur français Olivier Messiaen. Guy Evans a construit « Kosmos Tours » autour d’un riff de piano. David Jackson a écrit le theme conclusif. Un travail collectif d’horlogers fous.

L’enregistrement des émissions pour la télévision belge, en mars 1972, a failli tourner à la catastrophe: le groupe avait tellement peu joué la suite en concert qu’il en avait oublié les paroles. Hammill a dû chanter en lisant ses propres textes sur une feuille, devant les caméras. Voilà qui résume bien l’esprit de Van der Graaf Generator: chaos organisé, génie fragile.

Le numero un en Italie, et le reste du monde qui passe à côté

La genèse du titre de l’album vaut son pesant d’or. David Jackson, en voulant dire qu’il allait « dubber des horn parts » (des parties de cuivre) en studio, a lâché par erreur: « I’ll go down to the studio and dub on some more porn harts. » Un jeu de mots involontaire, un spoonerisme, et voilà un titre d’album. C’est exactement le genre d’anecdote qui dit tout sur l’ambiance de ce groupe: absurdiste, décalé, imprévisible.

Charisma Records avait freiné des quatre fers quand le groupe avait évoqué l’idée d’un double album, à la manière d’Ummagumma de Pink Floyd, avec une face dédiée aux projets solos et des enregistrements live d’anciens titres. Le label a refusé net, et Pawn Hearts est sorti en version simple, concentré et définitif.

La réception commerciale au Royaume-Uni fut un désastre prévisible. Le public britannique, à l’époque, n’était pas prêt pour une telle violence poétique. Mais en Italie, quelque chose d’inattendu se produisit: l’album atteignit la premiere place des charts. Van der Graaf Generator, superstars en Italie. Les tournées italiennes qui suivirent furent dignes des Beatles à leur apogée: véhicules militaires pour escorter le groupe, forces de l’ordre deployées pour contenir les foules en délire. Cette gloire italienne fut cependant à double tranchant. L’épuisement des tournées, conjugué aux tensions internes, poussa le groupe à se séparer en août 1972, à peine neuf mois après la sortie de l’album.

La BBC Radio 1 avait adopté une version orchestrale de « Theme One » comme indicatif de fermeture nocturne. John Peel, le grand pretre du rock alternatif à la radio britannique, imposa que l’on remplace cette version par celle enregistrée par Van der Graaf Generator. George Martin lui-meme, le producteur des Beatles et compositeur original du theme, salua la puissance de cette version, « un enregistrement puissant qui respectait l’original. » Bel hommage.

Hugh Banton, à l’origine, s’opposait à inclure A Plague of Lighthouse Keepers sur l’album. Il jugeait la suite trop peu commerciale (on se demande ce qu’il estimait commercial dans la production du groupe) et préférait du matériel plus accessible. Il fallut une réunion de groupe pour le convaincre. L’histoire lui a donné tort avec délice: cette suite est aujourd’hui considérée comme l’un des sommets absolus du rock progressif. Le magazine Q l’a qualifié de « chef-d’oeuvre incompris », Mojo parle de « l’un des albums les plus extraordinaires de son époque. » Le chanteur Fish, ex-Marillion, a déclaré ouvertement sa fascination pour ce disque.

Banton avait aussi bidouillé en studio un enregistreur de bande modifié qu’il appelait le « psychedelic razor », une machine permettant de rembobiner et d’enregistrer simultanément. Le résultat sonore amusait beaucoup ses camarades. Ces musiciens travaillaient comme des ingénieurs du son fous, inventant leurs outils au fur et à mesure de leurs besoins.

Pawn Hearts reste un disque qui réclame du temps, de l’attention et une certaine disponibilité d’esprit. Ce n’est pas une musique de fond. C’est une musique qui vous prend par le col et vous oblige à être là, pleinement. Cinquante ans après, cette urgence n’a pas pris une ride.

La note des passionnés

4,5 /5

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