Sortie 1970

Robert Fripp reconstruisait King Crimson à une vitesse qui stupéfiait ses contemporains. Quelques mois après In the Wake of Poseidon, un troisième album sortait déjà , Lizard, enregistré en septembre et octobre 1970 avec une formation largement renouvelée. Cette instabilité permanente qui aurait pu nuire à n’importe quel autre groupe produisait au contraire chez Crimson une fraîcheur et une urgence créatives qui maintenaient la musique en état d’évolution constante.

La nouvelle formation de King Crimson pour cet album comprend Gordon Haskell au chant et à la basse, Mel Collins aux saxophones et flûte, Andy McCulloch à la batterie, et Fripp à la guitare. Jon Anderson de Yes apparaît comme chanteur invité sur la suite « Lizard » , une collaboration inattendue qui donne à ce morceau une dimension vocale supplémentaire que la formation permanente ne pouvait pas produire seule.

Peter Sinfield , le lyricist et concepteur visuel du groupe depuis ses débuts , continue de proposer des textes d’une richesse poétique et d’une étrangeté qui correspondent à la musique de Fripp. Ses références à la mythologie, à la science-fiction et à une cosmologie personnelle créent un univers cohérent qui distingue King Crimson de tous ses contemporains.

« Cirkus » ouvre l’album avec un morceau d’une puissance dramatique immédiate , un cirque musical dont les attractions successives (rythmes jazz, explosions de guitare, parties lyriques délicates) créent une narration instrumentale et vocale d’une complexité et d’une efficacité inhabituelles. Fripp y démontre sa capacité à penser la forme musicale sur de longues durées sans perdre en cohérence.

« Indoor Games » et « Happy Family » montrent King Crimson capable d’humour , une dimension qu’on n’associe pas toujours à leur sérieux apparent mais qui est présente dans les textes de Sinfield depuis le début. Cet humour absurde, qui rappelle parfois Lewis Carroll ou Edward Lear, donne à la musique une légèreté qui tempère la noirceur des moments les plus intenses.

La suite « Lizard » , qui occupe toute la deuxième face de l’album , est la composition la plus ambitieuse de cette période de Crimson. Ses vingt-deux minutes passent par des sections de jazz, de rock, de musique de chambre et d’improvisation libre avec une logique interne qui tient malgré la complexité de la structure. Jon Anderson y chante avec une pureté de voix qui contraste avec la noirceur harmonique de l’arrangement.

Les saxophones de Mel Collins , particulièrement le saxophone soprano, dont le son aigu et expressif est immédiatement reconnaissable , ajoutent une dimension jazz qui fait de Lizard peut-être le plus jazz des premiers albums de King Crimson. Cette influence jazz, présente depuis les débuts du groupe, est ici plus explicite et plus structurante.

Sur X : @kingcrimson

La production de cet album , réalisée par Fripp lui-même avec l’ingénieur du son Robin Thompson , est d’une clarté et d’une précision qui permettent d’entendre tous les détails d’arrangements très complexes. Dans un contexte où beaucoup de groupes progressifs surchargeaient leurs productions d’effets et de couches sonores multiples, la sobriété de la production de Crimson était une distinction qui rendait leur musique plus directement accessible à l’oreille.

Lizard est souvent l’album le moins immédiatement accessible de la première période de King Crimson , plus complexe harmoniquement, plus fragmenté structurellement que ses prédécesseurs. Mais cette complexité révèle à l’écoute répétée une richesse de détails et une cohérence d’ensemble qui en font l’un des albums les plus profonds de la discographie du groupe.

La collaboration de Jon Anderson de Yes sur « Lizard » est instructive sur les relations entre les groupes du prog britannique à l’époque. Il n’y avait pas de rivalité , plutôt une communauté de musiciens qui s’admiraient mutuellement et collaboraient volontiers. Anderson apportait une qualité vocale lumineuse et une ouverture spirituelle qui correspondaient à la dimension mystique de certains textes de Sinfield.

Les changements de formation constants que Fripp imposait à King Crimson étaient parfois vécus difficilement par les musiciens concernés. Gordon Haskell, qui ne sera pas conservé après cet album, a souvent exprimé sa frustration vis-à-vis de la façon dont il avait été congédié. Mais la logique artistique de Fripp , ne garder que ce qui sert la musique à ce moment précis , était cohérente même si elle pouvait paraître froide sur le plan humain.

Les rééditions de Lizard dans les années deux mille , avec des bonus tracks et des remixages de Steven Wilson , ont permis à de nouveaux auditeurs de découvrir un album qui avait été parfois considéré comme le moins abouti de la première période de Crimson. Ces réécoutes révèlent une oeuvre plus riche et plus cohérente qu’on ne l’avait pensé.

Le titre Lizard et le lézard qui illustre la pochette , peint par Gini Barris , sont une des images les plus évocatrices de l’iconographie du rock progressif britannique. Le lézard, animal de sang-froid qui change de peau, est une métaphore parfaite pour un groupe qui se transformait aussi régulièrement et aussi radicalement que King Crimson. La cohérence de l’image avec la philosophie du groupe est totale.

La structure de Lizard , avec une première face composée de morceaux courts et variés et une deuxième face dominée par la suite éponyme , est une architecture d’album pensée avec soin. Ce format, qui alterne la brièveté et l’épopée, la densité et le développement, est une des contributions formelles de King Crimson au progressif britannique.

La formule King Crimson sous toutes ses formes , même les moins connues comme cette formation Lizard , produit une musique d’une densité et d’une sérieux qui demandent et récompensent l’écoute attentive. Rares sont les groupes qui maintiennent un tel niveau de rigueur musicale sur la durée.

La note des passionnés

4,0 /5

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Lizard