1973 Album

Larks’ Tongues in Aspic

par KING CRIMSON

4,0
Sortie 1973

Les langues d’alouette

Mars 1973. King Crimson publie Larks’ Tongues in Aspic avec une formation entièrement renouvelée et produit l’un des albums les plus radicaux et les plus influents de l’histoire du rock progressif. La formation précédente du groupe s’était dissoute en septembre 1972, au milieu d’une tournée américaine, dans une crise de tensions et d’épuisements. Robert Fripp, seul membre permanent du groupe depuis sa fondation en 1969, avait recruté de nouveaux musiciens avec l’intention de pousser la musique encore plus loin que ce que les formations précédentes avaient accompli.

Le nouveau quintette est : Robert Fripp à la guitare et au mellotron, John Wetton à la basse et au chant principal, Bill Bruford à la batterie (venu de Yes, où il avait joué sur les albums fondateurs du prog britannique), David Cross au violon et aux claviers, et Jamie Muir à la percussion (qui partira pendant l’enregistrement pour rejoindre une communauté religieuse). C’est une formation pensée pour l’irrégularité, pour la complexité rythmique, pour un son qui soit toujours en tension entre la structure et la destruction.

Larks’ Tongues in Aspic, Part One ouvre l’album avec vingt-deux minutes d’une musique qui défie la description facile. La pièce commence dans un espace quasi silencieux, avec des percussions légères de Muir et un violon de Cross qui créent une atmosphère de tension suspendue. Puis des sections explosives interviennent, Bruford frappe avec une précision rythmique inhumaine, Fripp joue des riffs de guitare acérés et dissonants, Wetton ancre la basse dans des figures répétitives qui donnent une structure à ce qui pourrait autrement sembler du chaos.

Bill Bruford et la révolution rythmique

Bill Bruford est l’un des batteurs les plus importants de l’histoire du rock progressif. Dans Yes, il avait développé un jeu basé sur les contretemps, les métriques inhabituelles, les polyrhythmies qui défient l’oreille habituée au backbeat standard. Dans King Crimson, il va encore plus loin : sa façon de jouer sur Larks’ Tongues in Aspic est d’une complexité qui fait encore des émules cinquante ans plus tard.

Ce qui est remarquable chez Bruford est la clarté de ce qu’il joue. Malgré la complexité des rythmes et des métriques, chaque frappe est articulée avec précision. Il n’y a pas de boue dans son jeu, pas de notes parasites. Tout est intentionnel. Il a dit lui-même que pour lui, la musique était une affaire de logique et de structure plus que d’émotion brute, et cette approche intellectuelle donne à son travail une qualité architecturale que peu de batteurs peuvent atteindre.

Le violon de David Cross est une autre particularité de cette formation. Il n’y avait pas eu de violon dans les formations précédentes de King Crimson. Cross l’utilise non pas de façon folklorique ou classique mais comme un instrument de timbre et de tension : des cordes frottées jusqu’à l’aigu strident, des lignes mélodiques qui serpentent autour des riffs de guitare de Fripp, des accords qui créent une dissonance calculée.

L’ombre sur le metal

Larks’ Tongues in Aspic est l’un des albums les plus cités par les musiciens de metal progressif comme influence fondatrice. Les groupes qui vont définir ce genre dans les décennies suivantes, de Tool à Meshuggah en passant par Opeth, ont tous mentionné cet album. La façon dont Fripp joue des riffs en chiffrage inégaux, la brutalité contrôlée du son global, la complexité rythmique de Bruford : tout cela sera repris, amplifié, développé par des générations de musiciens qui ont trouvé dans ce disque une permission et un modèle.

King Crimson publiera deux autres albums avec cette formation avant une nouvelle dissolution. Mais Larks’ Tongues in Aspic restera le plus radical et le plus original de cette période, l’album où la vision de Fripp était la plus claire et la plus ambitieuse.

La note des passionnés

4,0 /5

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Larks’ Tongues in Aspic