Quand Robert Fripp a annoncé la dissolution de King Crimson en septembre 1974, pendant la tournée américaine, il l’a fait avec la logique caractéristique qui définit toutes ses décisions artistiques : parce que c’était le moment, parce que ce qui avait été accompli était complet, parce que continuer aurait signifié répéter plutôt qu’avancer. « Red », enregistré quelques mois plus tôt, est le testament de cette formation. C’est aussi l’un des albums les plus grands que King Crimson ait jamais produits.
Les circonstances de l’enregistrement sont particulières. David Cross, le violoniste et claviériste, a quitté la formation pendant les sessions, ce qui a amené Fripp à enrichir l’album avec une liste de participants exceptionnelle. Mel Collins, Ian McDonald et Peter Sinfield, membres de la formation originale du groupe de 1969, reviennent pour cet album. Keith Tippett, pianiste de jazz qui avait contribué aux premiers disques de Crimson, est également présent. Cette réunion de différentes générations de King Crimson donne à l’album une dimension de bilan et de synthèse qui le distingue de tous les autres.
La chanson titre qui ouvre l’album pose immédiatement les termes de ce qui va suivre. C’est un riff instrumental sombre et massif, répété avec des variations qui créent une hypnose progressive. La production est délibérément crue : Fripp voulait que cet album soit honnête, pas poli. On entend les guitares dans leur brutalité, les claviers dans leur puissance, la batterie de Bruford dans sa précision implacable. Il n’y a rien de décoratif ici, rien qui existe pour faire joli.
« Fallen Angel » est l’une des chansons les plus émouvantes que Wetton ait jamais chantées pour King Crimson. Une ballade qui commence dans la douceur et monte progressivement vers quelque chose de plus sombre et de plus puissant, avec des harmonies vocales et des arrangements de cordes qui créent un espace émotionnel d’une complexité rare. La chanson parle de perte et de souvenir, et dans le contexte de la dissolution qui approche, elle prend une résonance supplémentaire que le simple texte ne contient pas.
« One More Red Nightmare » est le contrepoint énergique de « Fallen Angel » : un riff de guitare central qui a la rudesse du hard rock et une sophistication harmonique qui appartient à Crimson, une rythmique qui propulse sans s’emballer, un solo de guitare de Fripp qui dit en quelques mesures tout ce qu’il sait faire. Bruford à la batterie joue avec une précision et une créativité qui semblent décupler quand les enjeux sont les plus grands.
« Providence » est une improvisation de concert insérée au milieu de l’album, un moment capturé lors d’une répétition à Providence, Rhode Island. C’est du Crimson pur et sans filet : les musiciens dans l’espace de la liberté totale, créant quelque chose qui n’existait pas cinq minutes avant et qui n’existera plus jamais de la même façon. Cette improvisation dit ce qu’était le King Crimson de 1973-1974 fondamentalement : un ensemble de musiciens assez confiants dans leurs capacités individuelles pour se lancer dans l’inconnu ensemble, sans plan de secours.
« Starless » est l’une des grandes réussites du rock progressif. Douze minutes qui commencent dans la mélancolie d’une mélodie de Mellotron et de saxophone, évoluent vers quelque chose de contemplatif et d’intérieur, puis basculent en une progression rythmique qui s’accélère sur plusieurs minutes avant de revenir au thème initial avec une ampleur orchestrale que peu d’albums ont atteinte. La construction est parfaite dans son architecture, et la résolution finale, quand le thème revient après tout ce voyage, est l’un de ces moments musicaux qui font sentir que quelque chose d’important vient de se passer.
Mel Collins au saxophone soprano joue « Starless » avec une beauté mélancolique qui contraste avec la puissance des parties instrumentales. Ian McDonald au saxophone alto apporte sa propre voix dans les harmonies. Les cordes et cuivres qui encadrent le solo central sont d’une élégance et d’une précision qui montrent que Fripp savait exactement ce qu’il voulait faire de cet album.
« Red » a mis du temps à être reconnu à sa juste valeur. La critique rock de 1974 était ailleurs, et le public de King Crimson était habitué à être déstabilisé par chaque nouvel album. Mais les décennies ont fait leur travail, et aujourd’hui « Red » est unanimement reconnu comme l’un des albums essentiels du rock des années soixante-dix, une oeuvre qui a influencé des musiciens de jazz-rock, de post-punk, de metal progressif et de noise rock que Fripp n’aurait pas imaginés comme ses successeurs. La musique se répand là où elle le décide, et « Red » a décidé de se répandre très loin.
Sur le plan purement sonore, « Red » se distingue de tout ce que King Crimson avait enregistré avant lui par la densité et la présence de sa production. Les guitares de Fripp sonnent avec une immédiateté qui n’existait pas sur les albums précédents, plus habillés et plus soigneusement produits. Cette crudité n’est pas un manque de moyens : c’est un choix artistique délibéré qui fait que chaque instrument occupe exactement l’espace qui lui est nécessaire sans superflu. La batterie de Bruford, particulièrement, bénéficie de cet enregistrement direct : on entend chaque nuance de son jeu, chaque décision rythmique, chaque inflexion dynamique avec une clarté qui transforme l’écoute au casque en expérience quasi physique.
Plus de KING CRIMSON
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration





